I. CERCUEILS ROULANTS

 

Compiègne - Neuemgamme

23 - 28 mai.

Du camp à la gare de Compiègne, le parcours eut quelque chose de tragique. Le jour était à peine levé, et dans la pénombre le défilé de ces deux mille détenus à travers les rues les plus étroites de la ville ressemblait à un cortège funèbre, à un convoi de condamnés silencieux traînés au lieu de leur exécution.

Les rues adjacentes et les encoignures des maisons, tout ce qui pouvait servir d'abri ou favoriser l'évasion, étaient sévèrement gardés par des soldats armés. Afin d'ailleurs d'ôter toute velléité de fuite aux prisonniers, les S.S. déchargeaient à chaque instant leurs mitraillettes. Les balles éraflaient les murs des maisons et les détonations avertissaient les habitants trop curieux qu'il y avait du danger à ouvrir sa fenêtre.

Malgré tout, quelques mamans, quelques femmes ou fiancés, plus audacieuses, avaient pu savoir le jour et l'heure du départ. Et là-bas, sur la place et le quai, on voyait s'agiter des mains, gestes d'affection et d'adieu, pour certaines, gestes de désespoir.

Dans ces wagons à bestiaux - " chevaux en long 8, hommes 40 " - les S.S. allaient trouver le moyen de répartir les deux mille détenus par 100 et 110 dans chaque wagon, avec couvertures, bagages et deux poubelles servant de tinettes. Impossible de s'asseoir, à plus forte raison de se coucher. Les prisonniers devaient se tenir debout, agrippés les uns aux autres, et cela durant des heures, des nuits, des jours.

Après nous avoir recomptés plusieurs fois, nos geôliers poussèrent à grand fracas la lourde porte à glissière ; elle ne devait plus s'ouvrir que pour laisser passage à de pauvres êtres hagards à demi - fous, qui laisseraient dans les wagons des dizaines de leurs camarades, morts de fièvre, de soif ou de faim.

Ce voyage à travers l'Allemagne restera en effet pour tous ceux qui l'ont fait dans ces conditions un épouvantable cauchemar. Malgré tout l'esprit de charité que nous avions essayé de faire régner dans notre wagon, l'âpreté de la lutte pour la vie prenait bientôt le dessus, et nous vécûmes durant cinq jours les scènes les plus atroces.

Privés d'air, la plupart de nos camarades perdaient connaissance et nous étions dans l'impossibilité de les secourir ; impossible aussi de les approcher de la lucarne, déjà bloqués par d'autres qui avaient peine eux - mêmes à se tenir debout. L'abbé Coutteret réussit cependant, par une saignée faite avec un couteau de poche qu'il avait pu cacher, à sauver quelques-uns de nos compagnons complètement congestionnés.

Nous assistions impuissants à cet anéantissement de tout un wagon, en pensant que si le voyage se prolongeait, il n'y aurait bientôt plus un seul survivant.

Appuyé à la porte et sur le point de n'évanouir, j'essayais, ma bouche collée en ventouse contre le joint des planches, d'aspirer un peu d'air pour tenir le plus longtemps possible, mais je sentais mes forces diminuer de plus en plus. Comprenant que c'était peut-être la fin, je demandai à Dieu, la grâce de son pardon et je fermai les yeux, m'abandonnant à sa volonté.

Combien de temps suis-je resté dans cette espèce de coma ? Je me réveillai dans une nuit noire. L'abbé Coutteret était à côté de moi et me parlait, deux camarades soutenaient ma tête à la lucarne du wagon et je sentais un vent frais me caresser le visage. Je revenais à la vie et grâce à ces fidèles amis j'allais pouvoir achever ce voyage ; il devait durer encore deux jours.

Arrivés à Weimar - Buchenwald, notre destination, on refusa de nous recevoir en raison du manque de place. Quelques wagons reçurent des provisions pour deux jours de voyage, et le train repartit pour une destination inconnue.

Ces deux jours furent les plus terribles. Le désespoir, malgré nos efforts, s'était emparé de la plupart de ces hommes, plusieurs pleuraient et criaient, rendus féroces par une aveugle et sauvage volonté de vivre ; nous eûmes beaucoup de peine à les empêcher de se battre et de s'entre-tuer.

L'amas de ces corps épuisés, emmêlés les uns aux autres, d'où s'échappaient les plaintes des malades, les cris des fous, les râles des mourants, c'est une vision que je ne pourrais jamais plus oublier.

Désormais, nous n'avions plus qu'à soutenir jusqu'au bout tous nos malheureux camarades et à nous préparer nous-mêmes à mourir. A haute voix nous continuions à prier, à invoquer aussi la Vierge, ce fut notre salut.

Si le trajet eût seulement duré une ou deux heures de plus, notre geôle n'aurait plus renfermé qu'une centaine de corps inanimés. Mais le train venait de stopper, projetant sur les morts et les mourants étendus les prisonniers encore debout. Sauf quelques cris douloureux provoqués par les heurts rien ne bougea dans le wagon.

Cependant, notre supplice, celui du voyage du moins, était terminé.

- Quand on a vécu ces heures on voudrait que plus jamais au monde, nulle part et envers qui que ce fût, ces témoignages de barbarie ne soient tolérés par des hommes libres. ……………………………………………………………………………………………………………

Les portes glissèrent. Dehors on entendait des aboiements, des cris et des ordres donnés en allemand. A peine prenions-nous conscience de cette effervescence que notre wagon s'ouvrait lui aussi et les coups de cravache pleuvaient sur nous.

Une fois chargés de nos couvertures et de nos effets, nous sautâmes à la hâte, avec l'abbé Coutteret et quelques autres, forcés d'abandonner nos camarades, après tout de même que j'eus donné une dernière bénédiction en cachette.

Les coups tombaient dru et les chiens, tenus en laisse, montraient leurs crocs. De tous les wagons nous voyions sortir nos camarades, fantômes épuisés, couverts de poussière et d'ordures.

Combien en manquaient-ils à l'appel ? Nul ne le saura. Le four crématoire brûla plusieurs jours pour consumer les corps des victimes de cette randonnée infernale à travers les villes allemandes.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie