X. LE BAGNE DE SHANDELAH

Juillet 1944.

Vêtus de " zébré ", nous partions, au nombre de 60 à 70 par wagon plus deux gardiens, pour un nouveau kommando de destination inconnue. Ce voyage, comme les précédents, fut très pénible pour tous et fatal pour certains d'entre nous. Pendant trois jours nous ne descendîmes pas de wagon. Assis dans les jambes les uns des autres, il nous était interdit de nous lever sans l'autorisation des deux S.S. Ceux-ci occupaient à eux seuls un tiers de la place disponible après nous avoir refoulés dans les coins.

Nous arrivâmes à Shandelah. Cette petite gare perdue sur la lande à trente kilomètres de Brunswik était située à quatre kilomètres du camp. Ce trajet, fait à pied, acheva d'exténuer même les plus robustes.

Le kommando que nous formions, composé de deux cents hommes venait rejoindre les détenus arrivés depuis quelques semaines déjà pour ouvrir le camp et monter les premières baraques.

En pleine campagne, loin de toute communication, ce camp environné de forêts produisait à l'arrivée une impression assez agréable en comparaison de l'enfer de Neuemgamme.

Il n'y avait encore que deux baraques. Nous trouvâmes là quelques amis venus avec le premier convoi que nous rassurèrent sur la vie du camp, la nourriture était meilleure, nous dirent-ils, et le travail moins dur.

Il NE devait pas en être ainsi désormais. Dès le lendemain, on nous a affecté à des colonnes de travail sans tenir le moindre compte des aptitudes des uns et des autres. Le terrassement allait occuper le plus grand nombre d'entre nous. Il nous fallait creuser d'immenses trous, en extraire la terre, et la transporter sur des wagonnets à 2 ou 300 mètres plus loin où d'autres détenus la dressaient en talus de trois mètres de haut.

Ce travail était surtout pénible à cause du nombre de wagonnets que nous devions fournir dans la journée. Les kapos et contremaîtres quoique moins durs qu'à Neuemgamme, avaient les mêmes manières de brutes : coups de matraques et le soir passage au tabouret, c'est à dire 28 coups de nerf de bœuf à la moindre faute, ou même selon le bon plaisir d'un kapo ou d'un S.S.

La nourriture moins abondante (s'il était possible !) qu'à Neuemgamme était mieux préparée et plus nourrissante : nos lits et couvertures étaient propres puisque nous étions les premiers occupants. L'ensemble, en raison de notre petit nombre constituait au début un kommando bien préférable à Neuemgamme.

Tout cela ne tarda pas à se gâter. Bientôt, un contingent de cinq cents détenus vint nous renforcer. La discipline se resserra, la nourriture si réduite déjà devint franchement mauvaise ; désormais nous allions retrouver le régime des autres camps.

Cette vaste plaine parsemée de camomille qui se trouvait devant notre bloc et s'étendait au loin, allait en peu de temps devenir une fourmilière humaine. Bientôt de tous côtés, d'immenses trous béants allaient engloutir et dégorger des groupes d'hommes vêtus d'habits zébrés, la tête rasée et marquée au rasoir d'un trait plus prononcé vers le milieu. Conduits par un kapo armé d'une massue qui les talonnait de près, tous nos bagnards ployés sous des poutres, sous des rails, sous des sacs trop lourds, donnaient l'impression d'être de lamentables bêtes de somme acharnées à un travail dont elles ne comprenaient ni le but ni la fin.

Le nombre de détenus augmentait toujours en raison de l'importance croissante de l'usine. Notre vie en devenait plus difficile, non seulement au point de vue discipline et nourriture mais aussi au point de vue hygiène. L'eau que l'on allait chercher à cinq kilomètres avec une citerne poussée à bras suffisait à peine à la consommation des S.S. et de l'usine. Nous en fûmes réduits à ne plus jamais nous laver.

Deux baraques supplémentaires furent montées pour les nouveaux détenus qui ne tardèrent pas à arriver.

Ce fut alors le bagne dans toute son horreur. Avec la mauvaise saison, le froid et la pluie, sans vêtements d'hiver, nous vîmes beaucoup de nos camarades décliner et tomber.

A l'infirmerie, les malades couchés les uns sur les autres agonisaient sans qu'on puisse leur porter secours. Un simple infirmier allemand remplissait les fonctions de docteur et même de chirurgien, et de façon la plus arbitraire on était admis à l'infirmerie ou bien jeté dehors avec des coups. Tous les matins, en partant au travail, nous devions enjambés trois ou quatre et souvent plus de nos camarades refusés à l'infirmerie qui agonisaient sur la terre.

Le soir, nous trouvions leurs cadavres à côté des urinoirs. C'était l'endroit que les S.S avaient jugé le plus décent pour exposer les corps de leurs victimes.

suite

 

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie