XI. LE KOMMANDO DE LA MORT

Octobre.

Les malades étaient si nombreux que l'infirmerie devenait trop petite ; les S.S. recourent à certains expédients qui devaient les aider à s'en débarrasser.

Un kommando spécial fut établi (comme dans certains autres camps, je crois). Le travail consister à installer une canalisation pour amener l'eau aux baraquements : ils devaient aussi construire une ligne de chemin de fer de la gare de Schandelah au camp. Quel que fût le temps, la colonne devait fournir en plein air durant treize heures un travail forcené ? La soupe de midi était prise sur le chantier.

A ce régime, les hommes tombaient par dizaines, et ceux qui, trop faibles pour travailler, résistaient encore à la mort, étaient abattus par le kapo ou les S.S. sous le moindre prétexte.

On voyait cette colonne rentrer au camp le soir en transportant sur des brouettes les cadavres des détenus morts ou assassinés dans la journée.

Aussi, lorsque le samedi le chef de camp faisait l'appel des numéros affectés à ce kommando, les nouveaux désignés sentaient déjà la mort les envahir. Combien sont venus se recommander à nos prières ou chercher près de moi une bénédiction dernière avant d'affronter l'horreur d'une agonie qu'ils savaient certaine. Je n'en ai connu qu'un seul qui réussit à échapper à la mort parmi eux. Jean, un petit Belge de 20 ans, ancien ouvrier jociste, entré chez les Pères Blancs. De corps frêle mais animé par une volonté étonnante et une sens chrétien très pur, il avait aidé ses camarades jusqu'au bout. Un soir, il tomba épuisé en rentrant dans le camp. Il fut porté à l'infirmerie par ses camarades et, l'infirmier étant absent, il y fut admis, ce qui le sauva du moins momentanément.

A côté du kommando de la mort, le travail de nuit venait accélérer la disparition de nos camarades. En effet, après le labeur d'une journée de treize heures, un coup de sifflet retentissait souvent dans le bloc en pleine nuit, éveillant tous les prisonniers . Sans un mot d'explication, la schlague tombait sur les corps à demi-vêtus de ceux qui étaient trop lents à s'habiller. Achevant de se vêtir, fréquemment sous la pluie, les hommes rangés par cinq étaient comptés dehors.

Au sortir du camp, nous recevions pelles, bêches, pics, et dans l'obscurité nous étions conduits vers un rectangle de terrain de trente mètres de long sur une douzaine de mètres de large. Là, le travail de nuit commençait. Il s'agissait de creuser une énorme fosse dont nous ignorions la destination.

Ce travail nocturne se renouvela bien des fois. Je ne sais rien de plus douloureux et de plus poignant que cette vision de la nuit : une centaine de détenus de toutes les nations s'interpellant ou jurant de douleur dans les langues les plus diverses, les visages durcis et fatigués, éclairés par de puissants réflecteurs, spectacle d'horreur et de haine : à côté, nous dominant de ses grands bras levés vers le ciel, une pelle mécanique géante qui rejetait la terre. Parfois l'on voyait surgir de cet immense trou béant, porté par deux ou trois forçats, le corps de l'entre eux assommé par les geôliers ou tué par la fatigue.

Cette fosse dont nous ne sûmes jamais la destination puisqu'elle ne devait jamais être terminée ne fut pour nous que l'étroit champ d'agonie d'un grand nombre de nos camarades.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

rretour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie