XII. VIE SPIRITUELLE

Noël 1944.

Les jours et les semaines se succédaient sans que rien vint nous faire espérer la fin de nos tortures.

Les nouvelles les plus diverses, contredites aussitôt, achevaient souvent de tuer tel ou tel qui avait mis là tout son espoir ; déçus, beaucoup abandonnaient la lutte et se laissaient mourir. Seule notre espérance chrétienne pouvait donner à toutes ces âmes anémiées le viatique nécessaire pour tenir et lutter encore.

Ce grabat sur lequel je me couchais le soir fut le témoin de bien des confidences et vit bien des réunions clandestines.

Chacun y venait chercher le courage de vivre comme celui de mourir. Le plus souvent, complètement anéanti, j'étais cependant réveillé dans mon demi-sommeil par des camarades rencontrés au cours de la journée et auxquels j'avais adressé quelques paroles d'espoir.

Après quelques instants d'entretien, ils regagnaient leurs châlits, en me disant :

- Merci, Paul, tu m'as rendu confiance ; demain on sera plus courageux, plus fort avec le Bon Dieu. S'il m'arrivait malheur, il faut tout prévoir, tu diras à ma femme, à mes enfants que je les aimais beaucoup, que j'ai toujours pensé à eux, que je suis mort en bon chrétien.

Oui, je vous évoque aujourd'hui, Pierre, André, Armand. Vous avez tous laissé des veuves, des orphelins, des mamans dans la douleur. Mais ceux que vous avez quittés peuvent être fiers de vous. Votre mort fut celle des martyrs ; elle rejoint le sacrifice du Christ que vous avez suivi sur le Calvaire, en portant vous aussi votre lourde croix.

Je me souviens enfin de cette nuit de Noël 1944 dont une partie se passa dans la prière et le recueillement avec quelques camarades, Georges Seriés, d'Orléans, Louis Camus, de Bruxelles, Joseph et Emile, deux Alsaciens.

Assis tous les cinq sur mon lit, nous fîmes le rappel émouvant de ce que cette nuit apportait au monde, à l'humanité tout entière ; puis après une évocation de nos chers absents qui, là-bas, en Belgique et en France, pensaient à leurs déportés, nous laissâmes monter vers Dieu notre prière silencieuse.

A minuit, après nous être embrassés, nous nous dispersions, à l'heure où le Christ Sauveur du monde était venu apporter la Paix aux hommes de bonne volonté.

Ils étaient nombreux dans ce camp les hommes de bonne volonté. Je n'en veux pour preuve encore que ces petits groupes, ces noyaux de communautés chrétiennes, que nous avions constitués et où, chaque jour, bien que la surveillance fut très sévère, on trouvait le moyen de réciter ensemble une prière, de participer à une neuvaine ou de se réunir auprès du corps d'un camarade avant qu'il ne fut enlevé de l'infirmerie ou du camp.

Malgré le danger, comme elles étaient douces ces réunions clandestines du dimanche soir. Avec quelques scouts et un jeune jociste, nous y faisions ensemble, à la façon des religieux dans leur monastère, notre " coulpe " ou examen de conscience en commun. En effet, si la misère du camp, les coups, la faim, nous rapprochaient de Dieu, tout cela n'en suscitait pas moins une très dure lutte pour la vie et créait chez plusieurs un égoïsme implacable qu'il nous était parfois difficile de supporter sans réactions violentes. Armand vint donc me trouver :

- Nous appartenons au Christ, me dit-il, il nous a choisis. Nous n'avons pas le droit de lui apporter quelque chose de médiocre. Si vous le voulez, monsieur l'abbé, toutes les semaines, avec vous et quelques uns de mes amis, nous ferons ici notre examen de conscience. Nous nous avertirons mutuellement de nos faiblesses, de nos insuffisances de charité, et y remédier sera la plus sûre purification de notre vie chrétienne.

C'est ainsi que tous les dimanches soir, dans le coin le plus propice à nous éviter d'être vus des gardiens, ces jeunes gens de 20, 25 ans, après une prière commune, s'accusaient de leurs fautes avec une parfaite sincérité, promettaient de s'en corriger, de mieux aimer leurs camarades, de servir Dieu et renouvelaient le don de leur vie.

Armand est resté là-bas, son grand corps trop frêle pour supporter la faim et les souffrances de la dernière étape, repose maintenant dans l'énorme charnier de Ludwigschluz avec plus de 2.000 de ses camarades. Mais son âme de scout était prête à rentrer à la maison du Père, et c'est uni au Christ qu'il a fait le don du plus grand amour ; mourir pour la cause qu'on sert, donner sa vie pour ceux qu'on aime.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie