XIII. FRERES DANS L'ADVERSITE

Au milieu de ces hommes unis par la même foi religieuse ; il y avait leurs frères chrétiens, les protestants, et tous leurs autres camarades, juifs, athées, communistes, incroyants et, avec les Belges et les Français, des Russes, des Polonais, des Baltes, tous solidaires dans la même souffrance.

Je sais qu'assez souvent l'égoïsme, la différence des mœurs et du langage, l'antagonisme qu'entretenaient volontairement nos maîtres nazis, ont pu créer dans le camp, entre détenus, des animosités, quelquefois même des haines, mais la misère et la faim en étaient les principales responsables.

Personnellement, après avoir fait l'effort nécessaire pour atteindre ces âmes, j'ai toujours trouvé auprès d'elles une compréhension très grande et j'ai souvent découvert un idéal spirituel jusque-là étouffé par la souffrance ou la rudesse des caractères. Lorsque mes compagnons apprenaient ma véritable identité, c'est toujours avec beaucoup de confiance et de sympathie qu'ils causaient avec moi.

Il y avait les communistes du camp de Voves internés en France depuis trois ans et livrés ensuite à la Gestapo par le gouvernement de Vichy. Ils nous avaient rejoint à Compiègne et partirent avec nous pour Neuemgamme. Plusieurs d'entre eux furent désignés comme moi pour le kommando de Shandelah. Mes rapports avec eux furent toujours de plus amicaux.

C'est parmi ces communistes que j'ai pu voir quelques-uns des plus beaux exemples de fraternité vécue. Ils avaient poussé très loin en effet la conscience d'appartenir à une communauté dont les membres étaient dans le malheur étroitement dépendant les uns des autres. Leur solidarité était magnifique, plusieurs s'interdisaient même, au moment de l'épluchage des légumes, de manger en cachette pommes de terre ou carottes crues, pour ne pas grever la portion si maigre de leurs compagnons de bagne.

Avec eux, dans nos discussions, nous abordions toujours le problème social et religieux ; l'exposé que je leur faisais de la doctrine chrétienne et des encycliques pontificales les étonnait beaucoup. Et déjà, nous bâtissions ensemble la cité future dans la fraternité et le respect les uns des autres.

L'un d'eux, qui travaillait à la forge de l'usine, voulut comme marque de son amitié me donner un souvenir, il me façonna une petite croix en aluminium que je garde précieusement.

Quant aux Russes, l'accord se faisait beaucoup plus facilement avec leurs intellectuels qu'avec les autres. Les hommes de l'élite soviétique paraissaient tous très satisfaits du régime. Ils m'affirmaient que la liberté de conscience, surtout pour les orthodoxes, existait chez eux et ils parlaient de leur femme et de leurs enfants avec beaucoup d'affection, montrant par-là que la famille avait, là-bas aussi, des bases solides, fondées, peut-être d'ailleurs sur le tempérament russe lui-même.

Pour la masse des autres, pris dans les rafles, sans métier et sans instruction, certains même condamnés de droit commun, ils laissaient aux Français qui ne voulaient point approfondir le problème et l'âme russes une très mauvaise impression : voleurs, " resquilleurs ", ils n'hésitaient pas à faire, à l'occasion, un mauvais coup ; on les craignait au camp autant que les Allemands. Au total, il m'apparut que, si l'ensemble du peuple russe est moins avancé dans la civilisation matérielle que les peuples français ou occidentaux, il y a partout chez lui des ressources immenses de générosité, de jeunesse et d'enthousiasme.

Les intellectuels polonais, au contraire, étaient heureux de causer avec nous ; beaucoup connaissez la France et ils ne cachaient pas leur sympathie pour tout ce qui touchait à notre culture, à notre civilisation et à notre esprit.

L'avenir apparaissait assez sombre à certains. L'un d'eux me disait, alors que nous parlions d'une libération prochaine :

- Je crains beaucoup pour nous. Vous, les Français, vous rentrerez chez vous et vous serez libres, mais nous, nous changerons de maîtres, c'est tout.

Les Russes étaient en effet pour certains d'entre eux, un véritable épouvantail.

Les Lettons, nombreux au camp, étaient assimilés aux Russes. J'eus l'occasion d'en approcher quelques-uns uns, au travail ; ils eurent avec moi une attitude très amicale. Connaissant souvent plusieurs langues, et en particulier le français, ils essayaient de se rapprocher de nous et de nous aider à l'occasion.

Je m'étais lié d'amitié avec l'un d'eux. C'était un " Evangéliste " pétri d'une profonde charité. Avec ses coreligionnaires, il avait pris dans son sens le plus exigent la parole du Christ " Tu aimeras ton prochain comme toi-même " et, comme il ne donnait pas dans la subtilité qui consiste à tuer ce prochain tout en prétendant l'aimer, il s'était catégoriquement refusé à porter les armes. On l'avait condamné au bagne.

Je pensais auprès de lui à l'affolante fatalité de la guerre, ce dilemme humainement sans issue que seule peut trancher l'intransigeance libératrice des paroles du Christ. Et je me disais que sans doute il serait dur de supporter les conséquences de cet engagement total pour la paix sans réserves ni conditions, mais avons-nous jamais prétendu, nous chrétiens, réaliser le royaume de Dieu sans souffrances, persécutions larmes et déchirements ?

Avec mon ami Letton nous avions pris l'habitude de prier ensemble quand les circonstances nous le permettaient.

Lors du dernier convoi, nous fûmes enfermés dans le même wagon. Désireux de voir nos relations se continuer après la libération, il me donna son adresse, puis le 5 mai, lorsque le camp fut évacué, il fut emmené avec les Russes.

Les Belges présents au camp étaient considérés par les Allemands comme des Français. Ils arrivèrent à Shandelah au nombre de deux cents après l'entrée en Belgique des Américains, en septembre 1944. Aussitôt un courant de sympathie s'établit entre eux et nous. Deux prêtres et le doyen d'Hirson étaient avec eux. La présence de ces confrères me remplit de joie ; malheureusement, bientôt connus sous leur véritable identité, ils furent retirés du camp et envoyés à Dachau.

Parmi les Belges, se trouvaient ces quelques scouts dont j'ai déjà parlé, avec lesquels nous avions constitué une communauté.

Louis Camus, de Bruxelles, chef de cabinet du roi, partageait notre amitié. Il venait souvent, le soir, sur mon châlit s'entretenir avec moi ; ces conversations intimes se terminaient toujours par une prière. Il se retirait en me demandant la bénédiction de Dieu, " son viatique de tous les jours " me disait-il.

Jusqu'à la fin, Belges et Français vécurent comme des frères : les Allemands mêmes je l'ai déjà dit, ne faisaient entre eux aucune distinction. Et la vie du camp se poursuivit pendant des mois dans ce coin retiré d'Allemagne d'où il nous semblait que jamais nous ne pourrions sortir.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie