XV. NOS GEOLIERS

Le soir du 31 décembre, il se passa au camp une scène affreuse. Vers dix heures du soir, le kapo chef pénétra dans notre bloc, réveilla les autres kapos et commença l'inspection de tous les détenus.

Ceux qui furent surpris dans le lit avec leur pantalon ou leur veste furent contraints de se lever rapidement sous les coups de matraque. En raison du froid intense qu'il avait fait ce jour-là, une quinzaine de détenus s'étaient couchés sans s'être déshabillés complètement.

Après les avoir rangés au milieu du bloc, les kapos se précipitèrent sur eux, et bientôt, à la lueur des lampes, leurs corps dépouillés de tout vêtement étaient marbrés de coups. Après quoi, avec ce raffinement de cruauté qu'ils manifestaient constamment, nos geôliers mirent dans les mains de chacune de leurs victimes un tabouret de bois massif et les obligèrent à un exercice de flexion jusqu'à complet épuisement, cela toujours sous les coups de nerf de bœuf.

La scène ne devait pas s'arrêter là. Excités par le sang qui perlait sur les échines et poussés par leur besoin ordinaire de spectacles sadiques, ils firent monter ces détenus, tout nus, sur les tabourets, et là, ils les forcèrent l'un après l'autre à chanter une chanson de leur pays pendant que les coups tombaient.

On ne peut rien imaginer de plus diaboliquement tragique que ces malheureux n'ayant plus ni force ni voix, qui essayaient de tirer quelques notes de leur gorge paralysée. Cette sinistre parodie de chant s'interrompait sur quelques sanglots puis les corps s'écroulaient les uns sur les autres.

Placé au premier rang de ce spectacle par suite de la position de mon lit, je vivais si intensément les souffrances et le supplice de ces malheureux que, pour ne pas crier, je mordais ma couverture. Ma main posée sur le bras de mon camarade de lit s'était crispée au point que mes ongles s'enfonçaient dans sa chair.

Quand tout fut fini, fascinés encore par l'horreur de cette scène, nous étions incapables de bouger et nous ne pûmes de la nuit nous étendre à nouveau sur nos paillasses pour y dormir.

Le lendemain 1er janvier, l'usine ne travaillait pas, mais une partie du camp fut désignée pour l'aménagement des barrières et l'autre pour la propreté des blocs. Je fus du premier groupe. Munis de pelles et de pioches, il s'agissait pour nous de creuser des trous de 1 m. 50 de profondeur dans lesquels les poteaux devaient être plantés pour ceinturer l'usine de fils de fer électrisés ; ceci afin d'empêcher toute évasion. Ce jour-là, la température fut glaciale ; elle l'était d'autant plus pour moi que je n'avais pas dormi de toute la nuit et que je n'avais plus de réactions suffisantes pour la supporter.

Malgré ma faiblesse cependant, je travaillai de mon mieux, seul moyen de ne pas geler sur place.

A ce moment donné, afin de réchauffer un peu mes doigts qui ne pouvaient plus tenir la pelle, je lâchai un instant mon outil. Je n'avais pas eu le temps de frotter mes mains l'une contre l'autre que je tombai à moitié assommé ; le chef de chantier venait de m'asséner un violent coup de bâton sur la tête. Le sang coulait sur mes mains et je restai là hébété ; sans bien comprendre j'attendais confusément le coup suprême. Mais ce n'était pas l'heure voulue par Dieu, le kapo se retira sans se préoccuper de moi.

Un peu plus tard, revenu à moi, je reprenais mon travail qui, heureusement, devait s'arrêter à midi. Pendant plusieurs semaines je gardai à la tête cette plaie qui, par suite de la saleté, suppura longtemps.

Blessé une autre fois au poignet, je ne dus certainement mon salut qu'à la protection divine et à la fidélité de tous ceux qui priaient à mon intention. En effet, ma main et mon bras devenus tout noirs, s'étaient gonflés au point que je ne pouvais plus passer la manche de ma veste. Obligé de travailler quand même, j'étais dévoré par une fièvre brûlante qui ne me laissait aucun repos ni la nuit ni le jour.

Je pus enfin réussir à pénétrer dans l'infirmerie. L'infirmier (le boucher) parlait déjà d'amputation et de départ pour le camp de Triten " infection générale " disait-il. J'étais dans la plus grande angoisse. Il voulut bien cependant me passer une pommade noire sur tout le bras et enveloppa celui-ci d'une bande de papier.

Après avoir passé une partie de la nuit dans de violentes douleurs, je repris mon travail au matin ; l'enflure du bras avait disparu net le soir on sortait de mon poignet un verre de pus. La cicatrice, encore visible, me rappelle seule la souffrance et la peur que me causa cet accident.

Hélas, combien parmi mes camarades sont morts, victimes de ces blessures qui, mal soignées, ont petit à petit diminué leurs forces et empoisonné leur Sang.

Les blessés avaient peur de l'infirmerie. Tout les en éloignait : l'extrême difficulté de l'administration, la crainte que causait le voisinage des squelettes vivants qui s'y trouvaient, le peu de soin qu'on y recevait, et surtout le nombre effrayant de morts qu'on en sortait chaque jour. Les accidentés et les malades préféraient se laisser envahir par le mal plutôt que de tenter de se faire hospitaliser.

suite - troisième partie : chemins de la délivrance

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie