II. L'ENFER DE NEUEMGAMME

 

28 mai 1944.

Rangés par cinq, nous fûmes aussitôt conduits au camp qui se trouvait à deux kilomètres environ de la gare. Ce fut comme des automates inconscients que nous parcourûmes cette distance.

Pour nous recevoir, un groupe de S.S. armés de matraques de nerfs de bœuf. Comme frappe un berger pour faire rentrer son troupeau, les S.S. s'amusaient au passage à nous asséner quelques coups sur la tête et le dos afin de précipiter notre allure. Nous n'avions même plus le courage de faire un geste pour éviter leurs brutalités.

L'un d'entre eux, voyant que je portais une croix s'approcha et me fit comprendre que cet insigne était interdit :

- Ici, me dit-il en français, il n'y a qu'une croix, celle de fer ou celle de bois, il faut choisir.

Et prenant le Livre de prières du Prisonnier qui sortait de ma poche :

- Pas d'église non plus, ajouta-t-il en riant. Une cantine et un bordel. C'est compris ?

Nous apprenions que nous étions tombés dans un des camps les plus mauvais de l'Allemagne : Neuemgamme, à 10 kilomètres de Hambourg. Nous n'allions pas tarder à nous en apercevoir.

En arrivant dans le camp, on nous réunit aussitôt sur une vaste place entièrement macadamisée et l'appel commença. Heureusement la pluie se mit à tomber et ce fut le salut pour la plupart car beaucoup n'auraient pas résisté davantage à cette longue station debout.

Puis nous fûmes conduits toujours sous les coups, dans les caves du camp, immense sous-sol dans lequel on se réfugiait au moment des alertes et sur lequel s'élevaient des bâtisses toutes neuves, encore inhabitées. Là, nous essayâmes de nous retrouver pour savoir quels étaient ceux qui manquaient à l'appel. Le petit groupe de Montpellier était encore au complet.

Les prêtres, au nombre de quinze, avaient été partout les soutiens de leurs camarades pendant le voyage. Mais leur présence n'était guère agréable aux S.S. et ceux-ci allaient nous le prouver. En effet, prêtres et religieux se trouvant dans les groupes étaient convoqués et aussitôt, sans motif aucun sinon la haine que pouvait inspirer l'idéal que nous représentions, une rouée de coups de bâton s'abattait sur nous. Pour certains ce fut dans un espace de quelques dizaines de mètres carrés une vraie chasse à courre. Pour d'autres, dont je fus avertis par nos camarades, nous ne dûmes notre salut qu'aux haillons de vêtements civils qu'ils purent nous procurer.

Le jeune frère Joseph, des Dominicains de Bordeaux, plus remarqué en raison de son costume blanc, connut ce jour-là les souffrances d'une véritable flagellation. C'était pour lui le début d'un véritable calvaire qui devait se terminer par sa mort à Dachau le 5 janvier 1945.

Appelés par groupes de cent, on nous conduisit ensuite dans une vaste cour, sans nous donner le temps de prendre le moindre instant de repos et nous reçûmes l'ordre de nous déshabiller. Là, tout nus, nous attendîmes plus de deux heures notre tour pour entrer dans une grande salle où chacun put déposer tout ce qu'il avait : bijoux, objets précieux, souvenirs.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie