III. LE N° 30.445

 

Tout fut mis dans un sac avec nos effets et le numéro correspondant à celui qui devait désormais être le nôtre. Je devenais à partir de ce jour là le n°30.445.

De là, nous passâmes, toujours nus et avec la plaque de fer de notre immatriculation pendue au cou, dans une salle de douche. Ce bain qui eut été salutaire en d'autres circonstances acheva d'en épuiser un grand nombre. Portés sur un brancard ou soutenus par deux camarades, beaucoup expiraient sous nos yeux au premier contact de l'eau. Aucune exception ne fut faite : malades, agonisants, tous durent subir le même traitement.

Nous entrâmes ensuite dans un vaste hall aux murs nus, ouvert à tous les courant d'air. On avait l'impression d'être dans un abattoir pour bêtes humaines. En effet, des centaines de déportés étaient là, entièrement nus, couchés sur des tables, à genoux par terre, debout, tenant la tête baissée ou renversée en arrière ; ils passaient par les mains plus ou ! Moins habiles d'autres prisonniers pour être rasés et épilés de la tête aux pieds avec des rasoirs et tondeuses électriques.

Silencieux et épuisés, ces hommes, hier les chefs de file de leur cité, avocats, ouvriers syndicalistes, prêtres, professeurs, tous militants de la Résistance, n'étaient plus dans les mains de leurs bourreaux, que de pauvres êtres défigurés. On disposait de leur vie au gré d'une fantaisie tyrannique ou de directives inhumaines, dans le but de les exterminer certes, mais plus encore de les déshumaniser.

Au sortir de cette séance, des effets civils nous furent jetés à la porte, vêtements les plus grotesques sur lesquels d'énormes croix ou autres signes avaient été tracés à la peinture. Ces habits nous donnaient l'air de vrais clochards. Plus de mouchoir ni de chaussettes, de simples semelles de bois. Pour moi, sans tricot, avec un semblant de chemise trop étroite, coiffé d'une casquette sans visière, vêtu d'une veste et d'un pantalon très usagés, dépouilles de quelques prisonnier russe mort et passé au four crématoire, j'essayai de retrouver mes camarades. Revêtus eux aussi de semblables oripeaux, ils étaient devenus méconnaissables. Les barbes tondues, les cheveux rasés, donnaient à ces visages burinés par la souffrance et les privations du voyage une expression de rescapé de la mort. Après quelques instants d'hésitation, devant tel ou tel, nous tombions dans les bras l'un de l'autre, les larmes aux yeux, sans oser parler.

Mais le tempérament français reprenant le dessus, nous finissions souvent par rire à la pensée de la stupeur des nôtres s'ils nous avaient vus dans cet état.

J'entends encore Ribes :

- Monsieur l'abbé, jamais v os paroissiens de Sainte Bernadette ne voudraient reconnaître leur curé dans cet accoutrement.

J'avais, me dit-on, une allure d'apache.

J'étais surtout épuisé et je me demandais comment j'allais pouvoir tenir encore.

Parqués comme nous l'étions dans des blocs, par cinq à six cents détenus, trois et même quatre par lit, je n'arrivais pas à trouver le sommeil. J'étais de plus dans l'impossibilité absolue d'avaler la moitié seulement du peu de pain qui nous était donné. Je me nourrissais de café le matin et de soupe claire à midi.

La pluie et le froid que nous étions obligés de supporter pendant les nombreux appels, cette ambiance du camp où la musique jouait un rôle satanique, tout contribuait à diminuer mes forces et à faire de moi une loque humaine. Mon moral seul résistait, soutenu par la confiance en Dieu, la prière, et aussi l'amitié de tous mes camarades et confrères présents.

Tous les jours des kommandos s'organisaient et notre désir était de partir au plus vite possible de cet enfer où la mort, nous le sentions, nous guettait tous. Les scènes d'horreur racontées par ceux qui étaient là avant nous nous faisaient frémir. Il nous semblait que le kommando, même le plus dur, ne pouvait pas dépasser ce qui se passait à Neuemgamme.

Et rien évidemment ne se faisait sans distribution de coups. Les appels, le lever, la soupe, le travail, les alertes, tout était accompagné d'une volée de coups de bâton ou de nerf de bœuf qui nous laissaient rompus et pantelants.

Aussi nous apprîmes avec joie l'organisation d'un kommando de 900 hommes pour le lendemain.

Hélas, trahi par mes forces, je tombai évanoui le matin du départ. Deux jours après je me retrouvai profondément affaibli dans un lit de l'infirmerie avec plus de 40° de fièvre.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie