IV. "L'INFIRMERIE"

2 juin.

A l'infirmerie de Neuemgamme, on ne donnait aucun soin aux malades. Seule la température était relevée le soir. Ceux qui avaient plus de 38° se voyaient supprimer leur ration de pain et devaient se contenter d'une gamelle de soupe et d'un peu de café. Bien entendu, le pain n'était pas perdu ; les infirmiers pour la plupart des détenus de droit commun allemand, s'octroyaient la part du malade qui leur servait de monnaie d'échange à l'extérieur.

Aussi l'infirmerie était pour beaucoup l'antichambre du four crématoire et y être envoyé le plus sûr des arrêts de mort.

On était effrayé en entrant de voir les yeux agrandis et fixes de tous ces hommes des races et des nations les plus diverses. Ces ombres squelettiques déambulaient dans les couloirs, vers les W.C., cramponnés aux murs pour ne pas tomber.

C'est là, dans ces châlits de bois superposés par trois, que tous les jours nos camarades mouraient, sans soins, sans amis, sans soutien. Là que durant quinze jours, luttant contre la fièvre et la soif, immobile, car il était interdit de se lever, je fus le témoin de la mort de plusieurs détenus.

Les derniers jours, usant de ruse, je pus cependant assister quelques mourants, encourager et soutenir quelques malades.

Puisque je pouvais me lever, je devenais encombrant, il me fallait disparaître. J'étais porté sortant au bout de quinze jours. Une douche froide, qui nous fut donnée à la sortie sous prétexte de désinfection, entraîna la mort d'un certain nombre de convalescents.

Réduits à quelques unités et vêtus à nouveau d'invraisemblables défroques, nous rejoignîmes le bloc où nous venions d'être affectés.

La bascule de l'infirmerie enregistrait à ma sortie 50 kilos, je devais encore descendre à 45 kilos : or au moment de mon arrestation, trois mois plus tôt, je pesais 89 kilos. Mon corps était devenu si squelettique que j'avais peine à m'asseoir et mon visage était si raviné que le rasoir n'avait plus de prise sur la peau. Je fus envoyé au bloc où se trouvait mon ami Ribes, nous mîmes quelques instants à nous reconnaître tant nous étions changés.

Durant mon séjour à l'infirmerie, un nouveau convoi était arrivé de Compiègne. J'eus la joie d'y retrouver certains confrères, en particulier l'abbé Priou, l'abbé Leroy, un Vendéen, mort en Allemagne, ainsi que le R.P. Muller qui, lui aussi devait mourir quelques temps après. Dans ce convoi se trouvait Bonifas, professeur au lycée de Montpellier, et son fils qui mourut d'épuisement à Buchenwald quelques jours avant la libération. Tout à côté, Ribes me désigna encore le maire de la Vacquerie et Raoul Bérard de Montpellier qui devait avec moi faire partie du kommando de Schandelah. Du premier convoi avec lequel j'étais venu, il ne restait au camp quelques détenus, mutilés comme Ribes ou trop âgés pour partir en kommando.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie