V. LES GALERIENS

Juin 1944

Au bout de quelques jours, mon temps de quarantaine étant expiré, je fus affecté avec plusieurs de mes camarades à l'usine du camp comme travailleur.

Cette usine comportait tous les services de la fabrication de briques et de tuyaux de ciment : travail de manœuvres, transport de matériaux de construction, extraction de la glaise, déchargement des péniches de sable et de ciment.

Vingt mille ouvriers partaient tous les matins à cinq heures après avoir absorbé un quart de café. Ils se rendaient au travail en marquant le pas au son d'une musique de cirque composée de cinquante musiciens. Je revis encore par le souvenir la morne torpeur mêlée d'un écœurement découragé qui opprimait cette masse d'hommes vêtus de guenilles (le costume zébré n'existait pas pour Neuemgamme.)

Nous défilions le regard fixé sur les S.S. qui au sortir du camp, matraque en mains, nous comptaient comme des animaux, pour qu'aucun de nous ne s'échappe ou ne s'égare.

Dès l'arrivée à l'usine, à 1.500 mètres environ du camp, chacun rejoignait son poste ou sa colonne de travail sous les ordres de son " kapo " ; la plupart de ces contremaîtres étaient des Allemands et ils se faisaient remarquer entre tous par les mauvais traitements qu'ils infligeaient aux détenus afin d'entrer dans les bonnes grâces des S.S.

Les premiers jours, je fus affecté au chargement et au déchargement des péniches, travail extrêmement pénible. Durant treize heures, avec une seule interruption d'une heure pour la soupe à midi, il fallait décharger presque au pas de course des sacs de ciment de 50 kgs et les transportaient à 200 ou 300 mètres. Sur nos épaules décharnées ces sacs tombaient lourdement en nous entraînant souvent à terre ; sous les coups de matraque il fallait se relever et repartir, pour retomber quelques mètres plus loin. Combien de nos camarades sont morts ainsi, achevés par les coups des contremaîtres ou des S.S. !

Là tout acte d'humanité ou de charité était complètement interdit ; aider son camarade en peine, c'était désigner celui-ci et soi-même à la cruauté des geôliers. Quelques mots au passage, quelques signes de confiance ou d'amitié, étaient le seul viatique que nous puissions donner à nos compagnons. Nous les entendions nous répondre à mi-voix, la rage au cœur :

- Ah, les salauds, si nous sortons de là ils le paieront cher…

Le travail le plus dur auquel on m'affecta ensuite, pendant près d'une semaine, fut le chargement des briques dans les péniches. Apportées de l'usine par wagonnets, les briques étaient jetées trois par trois à un détenu debout sur la péniche, et de là, à un deuxième qui les rangeait au fond de la cale. Ce travail de galérien se prolongeait sans interruption durant sept heures le matin et cinq heures le soir. Les briques, lancées d'un mètre de haut, tombaient dans nos mains en les déchirant et nous arrachaient les bras. Aucun repos n'était toléré.

Plus qu'ailleurs les coups pleuvaient à ce travail : le contremaître touchait un prime en tabac ou en pain de la part des propriétaires de péniches qui avaient tout intérêt à ce que le chargement fût activé. Aussi était-ce avec angoisse que l'on se voyait désigné pour cette équipe. Heureusement, en raison de la fatigue et de l'épuisement causés par le travail, les forçats n'y étaient affectés que pour quelques jours, les contremaîtres ayant intérêt à prendre les plus valides et les plus forts.

Lorsque je fus changé de kommando, j'avais les mains en sang et le bout des doigts usé jusqu'aux ongles. Il m'était impossible de ma redresser, je marchais comme un vieillard ; si j'étais resté là quelques jours de plus, j'aurais succombé à la tâche.

Le soir, en rentrant, nous nous donnions rendez-vous sur la place avec le frère dominicain Joseph affecté à une équipe voisine de la mienne. Tous deux, bien déprimés physiquement, nous essayions de faire une âme forte et courageuse pour soutenir nos camarades. Mais chaque jour, sans oser nous le dire, nous sentions diminuer nos forces et arriver l'heure où il nous faudrait-nous aussi abandonner la partie.

Nous fûmes enfin changés de travail et le premier jour ce fut un renouveau d'espoir qui s'exprima dans notre action de grâce.

Il s'agissait de l'extraction de la glaise pour la fabrication des briques. Ce travail effectué par équipes nous permettait un peu plus de repos ou nous laissait du moins une certaine liberté pour nous retrouver à plusieurs, prier, et même nous aider matériellement à l'occasion.

C'est ainsi que nous avions réussi, sans que nos chefs l'aient remarqué, à constituer une petite équipe avec trois Français : deux communistes de Voves et un jeune parisien. L'entente était parfaite, et ce fut pour tous malgré le travail très dur une sorte de résurrection.

Malheureusement notre équipe était trop faible physiquement ; en dépit de notre bonne volonté, nous n'arrivions pas à charger nos wagonnets aussi vite que les autres équipes composées de Russes, de Polonais ou d'Allemands plus solides et plus habiles. Nous fûmes repérés par les contremaîtres et les S.S. A partir de ce moment, la vie devint intenable pour notre équipe. Les corvées les plus pénibles nous furent imposées en plus de notre tâche ordinaire. Les coups pleuvaient tout au long de la journée sur les uns et les autres. A la montée d'une petite côte, où nous poussions nos wagonnets pour déverser la glaise au sommet, je reçus un coup de pied dans les reins qui m'envoya rouler à plusieurs mètres. Je restai là prostré et attendant le coup qui m'achèverait.

Le kapo se contenta de me regarder d'un air de mépris et me fit remplacer pour monter le wagonnet. Après avoir prié, je me relevais, titubant et continuais mon travail malgré ma faiblesse jusqu'à la fin de la journée.

suite

 

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie