VI. SPECTACLE

 

La journée s'acheva d'ailleurs d'une manière atroce.

A peine avions-nous atteint l'entrée du camp au son de cette musique infernale qui scandait nos pas, qu'un camarade plus ancien me dit :

- Ce soir, il y a théâtre.

- Théâtre ?

- Oui. Le spectacle est gratuit et obligatoire. Dans l'état où je te vois, je te plains car il faut se tenir debout… et c'est long.

Je ne comprenais pas, mais après cette journée de fatigue où les coups m'avaient accablé et où blessé par les sabots, j'avais peine à marcher, je n'aspirais qu'à me coucher au plus tôt.

Le " spectacle " cependant allait commencer et nous allions tous être les témoins de la tragédie qui s'y jouait.

Rangés par colonnes de cent à mesure que nous rentrions dans le camp, les vingt-cinq mille détenus que nous étions furent vite rassemblés en carré.

Au milieu, dans un espace libre, s'élevait bientôt une énorme potence. Des cordes à nœud coulant pendaient et nous ne laissaient plus aucun doute sur la nature de la scène qui allait se dérouler. La musique jouait toujours cet air sinistre de cavalcade foraine. Soudain, un grand silence se fit.

En plusieurs langues, le chef du camp annonça que nous allions assister à la pendaison de plusieurs de nos camarades. Le motif, conclut-il, le sort réservé à ceux qui ne se conformeraient pas à la discipline du camp.

Aussitôt, poussé sur la planche à bascule, un de nos camarades se balançait dans le vide, tournant son visage convulsé. La même scène se renouvela jusqu'à ce que tous eussent payé d la vie leur résistance même passive à ce régime de terreur.

A peine le dernier avait-il dans un spasme cessé de vivre que la musique reprenait son air de marche diabolique.

En colonne, les yeux fixés sur la potence et les cadavres de nos compagnons, nous fûmes obligés de défiler devant cet arc de triomphe nazi. Le souvenir de cette scène devait nous poursuivre durant des jours et des nuits.

Ce spectacle qu'il me fut donné de revoir plusieurs fois pendant mon séjour à Neuemgamme, et chaque fois avec une horreur plus intense, me laissa en ce premier soir, écrasé et comme sans vie.

Nous nous retrouvâmes ensuite, le frère Joseph et quelques amis dont Ribes, tous complètement épuisés ; seule l'espérance que nous mettions en un Dieu de justice et de miséricorde pouvait nous donner la force de vivre et de prier.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie