VII. LA PEINE DE VIVRE

Fin juin.

Vivre et prier ; comme il a fallu que nous soyons soutenus par ceux qui là-bas, en France, dans nos familles et nos paroisses, pensaient à leurs absents pour que nous ayons pu continuer à réaliser ces deux mots.

Vivre, nous n'en avions plus le goût. A certains moments, devant l'anéantissement de notre pauvre corps qui ne réagissait plus, même sous les coups, nous nous demandions si vraiment il ne valait pas mieux mourir et en finir au plus tôt, puisque cela ne pouvait tarder pour nous.

Prier devenait quelque chose d'extrêmement pénible. Impossible de fixer son esprit, impossible de trouver même une formule qui puisse nous aider à adresser à Dieu. Le vide, le vide le plus effrayant et total faisait de nous des corps sans âme, des automates détraqués.

Ce n'était pas du désespoir, jamais notre confiance n'avait été au fond aussi vivante que dans les heures passées à Neuemgamme, mais c'était le poids trop écrasant d'un corps usé.

Notre faiblesse physique était telle que même l'image des nôtres ne pouvait plus se fixer dans notre mémoire. Nous avions peine à retrouver leurs noms et leurs traits avaient complètement disparu. L'amnésie nous envahissait progressivement. Pour revivre telle ou telle circonstance de notre vie, de notre arrestation, il fallait une tension d'esprit considérable et absolument épuisante. Tout le passé s'évanouissait peu à peu et c'était un présent incohérent et lourd, fait de souffrance morales, de sacrifices, de coups, d'épuisement, que nous offrions à Dieu dans un éclair de vie consciente. Lueurs et sursauts aussitôt disparus d'ailleurs, et que nous avions beaucoup de peine à retrouver.

Le frère Joseph plus jeune et moins déprimé fut pour moi d'un précieux réconfort et d'un grand soutien. Cependant, il se rendait compte lui aussi que ses forces le trahiraient bientôt. Nous décidâmes alors tous les deux de faire une neuvaine à la Vierge, afin que par son Fils, elle nous vienne en aide dans cette situation humainement désespérée.

Au troisième jour de la neuvaine, nous apprîmes qu'un nouveau kommando allait être organisé, le départ aurait lieu immédiatement. Cette lueur d'espoir nous fit redoubler de ferveur. Partir de cet enfer serait peut-être notre salut et nous permettrait aussi de réaliser un apostolat plus intense auprès de nos camarades.

Nos vœux allaient être exaucés ; le soir, en rentrant du travail, on nous annonça que nous faisions partie du convoi. Nos numéros avaient été appelés avec ceux de deux cents sur vingt mille et être de ce nombre, c'était bien là une réponse et une grâce. Parmi les partants beaucoup d'amis français.

Notre travail fut arrêté pendant deux jours en vue de nous préparer au départ. Ce repos et la perspective de quitter Neuemgamme nous avaient déjà presque remis sur pied. Une amère déception nous attendait pourtant.

Avant la visite médicale réglementaire, un nouvel appel eut lieu en vue d'éliminer ceux qui ne remplissaient pas les conditions voulues.

Voici que notre négrier, le chef de convoi, reconnaissant le vicaire de l'abbé Priou le mit de côté :

- Vous savez bien, lui dit-il que les prêtres et les religieux ne doivent pas quitter Neuemgamme. Allons, sortez !

Puis il ajouta :

- Est-ce qu'il y a encore d'autres prêtres ou religieux ici ? Par mon regard et mon attitude, je fis signe de se taire aux camarades qui connaissaient ma situation ; ils comprirent et ne bougèrent pas. J'étais par chance inscrit comme ouvrier.

Le frère Joseph, porté comme religieux, eut peur d'être découvert, il sortit des rangs et fut exclu du convoi. Je restai donc seul prêtre pour le nouveau kommando qui devait partir le lendemain.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie