VIII. UN AMI DE LA RESISTANCE

 

Le soir, c'est avec peine, malgré le soulagement de ce départ, que je fis mes adieux à mes camarades ainsi qu'à mon cher Ribes. Ribes représentait pour moi mon quartier, ma paroisse, ma cité Sainte Bernadette. Je l'embrassai les larmes aux yeux. Il fut d'une énergie et d'une générosité admirables.

- Parguel, bon courage, " c'est du peu ", on se reverra bientôt au " Clapas " .

Hélas, en ce 7 juillet où j'écris ces lignes (1), les nouvelles qu'on m'apporte laissent peu d'espoir sur son retour. Tous deux quoique nous fussions de convictions religieuses bien différentes, nous avions fraternellement collaboré pour le même idéal et c'est avec une grande tristesse que je retrouve aujourd'hui sans lui ce coin de notre cité montpelliéraine où nous avions milité ensemble.

A l'appel de de Gaulle, et bien qu'amputé de la guerre de 1914, Ribes profondément patriote avait aussitôt pris du service dans l'armée clandestine de la Résistance. Il y occupait un rôle de premier ordre et rien ne l'arrêtait des missions les plus audacieuses et des plus graves dangers.

La lecture du clandestin Témoignage Chrétien que je lui passais régulièrement l'avait éclairé sur l'attitude d'une notable partie des prêtres et religieux français. Il voyait dès lors avec plaisir dans cette union scellée par la Résistance le prélude d'une action future commune pour la rénovation de notre pays.

Je le revois un soir d'orage venant frapper, tout ruisselant de pluie, à la porte de mon presbytère. La police avait essayé d'arrêter un de ses camarades du Plan des Quatre Seigneurs qui avait réussi à prendre la fuite ; il ; s'agissait d'abriter pour la nuit sa femme et quatre enfants :

- Il n'y a que vous dans le quartier pour les recevoir, me disait-il. Mais pendant que nous préparions au presbytère les lits et le repas pour recevoir ces nouvelles victimes de la Gestapo, il revenait bouleversé m'annoncer que les policiers s'étaient emparés de la maman et que les voisins se chargeaient des enfants.

- Nous savons où se cache le mari, me dit-il, vous seul pouvez encore y aller car vous ne serez pas suspecté.

C'était en effet dans une maison religieuse de notre banlieue que le fugitif, un incroyant d'ailleurs, avait pu s'abriter et échapper aux policiers. Il fallait l'avertir de l'arrestation de sa femme et surtout obtenir quelques renseignements que lui seul pouvait donner concernant la Résistance.

Que de jeunes encore nous avons ensemble aidés à rejoindre le maquis et à fuir les poursuites de la Gestapo. Sur sa seule recommandation mon presbytère s'ouvrait et gîte et le couvert étaient assurés à tous ceux qui se présentaient à quelle heure que ce fût du jour ou de la nuit. Et certes, nul ne pourra dire qu'à l'entrée on ait exigé de lui connaître son identité et encore moins qu'on se soit enquis de sa religion ou de sa nationalité.

Quand il s'agissait de soustraire à la mort, à la prison ou à l'exil des frères dans le Christ, c'était bien le moins de faire à tous même s'ils ne croyaient pas en Lui un accueil fraternel ; Ribes le savait et je savais, moi, que je pouvais compter sur lui.

Quand je lui manifestai mon étonnement de son arrestation, :lors de notre première rencontre à Compiègne :

- Pourquoi n'avez-vous pas fui lorsque je fus pris, moi-même, lui dis-je.

- Non, je n'ai jamais douté de vous, me répondit-il. Je savais, j'étais sûr que vous ne parleriez pas. Et puis il y avait ma femme et mon gosse et j'avais peur pour eux.

Beaucoup comme lui avaient compté sur la discrétion des uns et des autres, mais quelques-uns confiants n'avaient pas prévu les faiblesses ou même les délations de certains Français. Beaucoup encore auraient pu en fuyant éviter l'arrestation et la mort mais ils connaissaient les sévices que cela pouvait entraîner contre leur femme, leurs enfants, ou leurs amis. Et ils préféraient rester à leurs postes jusqu'au bout.

C'est ainsi que Ribes fut pris un soir chez lui avec plusieurs de ses camarades. Pour éviter ce malheur, j'avais sciemment accepté de faire trente-trois jours de cachot au secret. Ribes m'en avait manifesté plusieurs fois sa reconnaissance.

Tout ceci explique assez quelle peine j'avais à le quitter, mais partir du camp était ma seule chance de salut. Il s'en rendait compte lui-même et il me prodigua affectueusement les encouragements les plus amicaux lors de notre séparation.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie