IX. TEMOINS DU CHRIST

 

Avant de poursuivre ce récit, il me semble qu'il est de mon devoir de rendre témoignage à tous ceux et toutes celles qui, comme Ribes, à des places moins importantes mais tout aussi dangereuses, ont travaillé à la libération de notre patrie dans notre chère cité paroissiale de Sainte Bernadette.

La politique du gouvernement de Vichy et l'adhésion formelle que lui donnèrent tant de notoriétés éminentes dans tous les milieux avaient jeté le trouble dans la conscience de beaucoup de Français.

Au milieu de cette confusion, de cette anxiété de l'esprit et du cœur, les cahiers du Témoignage Chrétien, avec la voix de la radio du Vatican, furent pour nous de précieuses consignes.

Le cri d'alarme des premiers cahiers : " France, prends garde de perdre ton âme " et " Les voiles se déchirent " réveilla dès 1941, dans l'âme de tous, les sentiments de foi et d'héroïsme des chrétiens des premiers siècles.

Les cahiers suivants avec " Défi " et " Déportation " venaient nous raconter tout ce que nos frères de tous les autres pays occupés avaient soufferts pour garder leur idéal et sauver leur patrie.

Cela il fallait le dire bien haut, il fallait qu'on le sache partout. C'est un devoir d'enrayer cette vague de mensonge qui s'infiltrait peu à peu dans les esprits. C'était un devoir surtout d'empêcher la " satanique " doctrine nazie, comme l'appelait Pie XI lui-même, de tuer l'âme de la France sous prétexte de " collaboration " et de " lutte pour la civilisation " .

C'est pourquoi tant de jeunes des mouvements d'Action Catholique et leurs aînés, unis aux autres Français qui ne partageaient pas leur foi, voulurent témoigner pour l'idéal commun à tous de liberté, de vérité, de justice et de fraternité humaine.

Dans cette lutte, les jeunes filles de chez nous ont droit à une mention spéciale car, ainsi que leurs frères de la Résistance clandestine et des maquis, elles surent " témoigner " au péril de leur vie.

C'est ainsi que la dactylo après son travail se rencontrait avec l'ouvrière d'usine ; elles venaient rejoindre l'étudiante du lycée et leur sœur de la Faculté, toutes animées du désir de connaître et de faire triompher la Vérité. Elles venaient malgré le froid ou la pluie, malgré les difficultés sans nombre. C'était le plus souvent au soir d'une journée bien rude, la tête bourdonnant du bruit de la machine ou des textes accumulés pour l'examen prochain. Recommandations de prudence de leur entourage, danger imminent, rien ne le détournait. Une seule chose, un seul but dominait tout, avait pris leur vie : le salut de l'âme de la France, la libération totale de la Patrie.

Et en particulier combien de jeunes filles de notre cité Sainte Bernadette que personne ne connaîtra, ou si peu car elles ont voulu garder secret leur nom après la Libération comme pendant la Résistance. Elles repartaient de chez moi emportant dans leur cœur gonflé d'espérance la force de servir jusqu'au suprême sacrifice.

Elles emportaient aussi, dans leur sac de travail ou leur serviette d'étudiante, les Cahiers du Témoignage Chrétien qui devaient demain leur permettre à l'usine, au bureau, à la Faculté, d'entretenir la flamme du combat.

Jeunes filles de notre Cité, vos amies de travail, d'études ont été choquées quelquefois par vos paroles si franches, votre attitude hardie, au moment où il fallait, disait-on, se taire et se cacher pour éviter " des ennuis ". On vous a par-là, reproché encore d'être imprudentes et de compromette autant que votre vie, votre Idéal. Mais vous saviez, vous que l'Evangile n'est compromis par rien d'autre que le mensonge et la peur, et que le scandale de la Vérité nous a été annoncé par le Christ.

Et voici que l'avenir vous a donné raison. Désormais dans le palmarès de la Libération du pays, image de la libération complète de l'homme que nous rêvons, vous les dignes de paraître avec vos frères et vos sœurs morts à la tâche ou déportés.

Je sais pourtant que vos noms n'y figureront pas. Avec le même dévouement qu'auparavant vous avez déjà, les unes et les autres, repris votre tâche. Engagée au service du relèvement du pays, vous êtes, au milieu de la foule anonyme qui se débat dans le doute, celles qui porteront la lumière et l'espérance.

Et c'est pourquoi il m'a semblé que le rappel de votre souvenir était bien à sa place dans ce récit.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie