I. UNE ALERTE

2 février 1945.

Fête de la Purification.

Nous avions commencé avec quelques camarades une neuvaine à la Vierge qui devait se terminait le 11 février, anniversaire de l'Apparition à Bernadette, à Lourdes.

Voici que le soir de ce même jour, vers minuit, alors que tout le monde dormait dans le bloc, un coup de sifflet strident retentit et un numéro fut appelé aussitôt. Réveillé en sursaut, il me sembla entendre en allemand 30.445, c'était mon matricule.

J'hésitais cependant à répondre ; dans la hantise de ces appels hypnotisés par la peur, nous étions toujours tentés de répondre " présent " à des numéros qui se rapprochaient du nôtre.

Mais cette fois il ne pouvait pas y avoir d'erreur : le chef de camp venait de hurler avec rage 30.445 et poussé par mon voisin, un ami alsacien, je sortis de mon châlit, en recevant une volée de coups.

A peine vêtu, je fus conduit au poste des S.S. Qu'allait-il se passer ? Je me recommandai à Dieu et à Nôtre Dame. Introduit, je me trouvai en présence de deux officiers venus de Neuemgamme, que je n'avais jamais vus au camp de Shandelah ; une auto les avait accompagnés et stationnait devant la porte.

Un interrogatoire commença concernant mon identité. Les S.S avaient en mains le dossier de Neuemgamme et je pus voir que celui-ci contenait les renseignements que j'avais donnés lors de mon arrivée au camp.

Après les questions ordinaires sur mon âge, prénom, nom, etc. l'un d'eux se leva et me regardant bien en face :

- Votre profession ? me dit-il.

Je compris à ce moment là que ma véritable identité était découverte. Comment ? Par qui ? Il y allait de ma vie. Je n'hésitai pas et répondis :

- Ecclésiastique.

- Pourquoi êtes vous porté " ouvrier " sur la déclaration faite lors de votre arrivée à Neuemgamme ?

Pour partir avec nos camarades, nous avions alors caché note identité de prêtre.

J'expliquai qu'il devait y avoir une erreur de la part du secrétaire au moment de ma déclaration car, ajoutais-je, j'étais en soutane et aucune confusion n'était possible.

Il sembla ébranlé par ma réponse et mon assurance et en donna la traduction à un autre officier qui ne comprenait pas le français :

- Est-ce que le secrétaire qui vous a interrogé parlait le français ?

- Oui, répondis-je, mais celui qui tapait à la machine ne parlait que l'allemand et c'est peut-être là que l'erreur a pu se produire.

- Vous êtes curé, moine ou religieux ?

Je fis une phrase très longue pour expliquer que d'abord professeur, j'avais été nommé curé dans une paroisse de banlieue. Je restai dans un vague qui ne leur donna pas satisfaction.

Les questions que me posait l'officier n'étaient d'ailleurs pas claires. Il s'en rendit compte et fit appeler un interprète. Ce fut un Belge qui savait ma véritable identité. Je pus lui faire signe et il comprit aussitôt comment il fallait manœuvrer. L'interrogatoire se poursuivit sur ma profession, sur le motif de mon arrestation, sur la ville que j'habitais, etc.

Le Belge répondit sans grandes précisions, plusieurs fois même il se fit vertement rabrouer. Entre les questions, les deux S.S. prenaient quelques notes sur le dossier qu'ils avaient apporté. Ils absorbaient devant nous d'énormes tartines de beurre et de pâté, ce qui laissait supposer qu'ils allaient repartir dans la nuit.

Mais pourquoi cet interrogatoire ? M'emmèneraient-ils avec eux ? Aucun officier du camp n'était présent. Cette enquête venait-elle bien de Neuemgamme ? Malgré toute mon assurance extérieure, j'éprouvais avec douleur toute l'appréhension du départ possible et de la séparation d'avec tous mes amis.

Après un silence de quelques instants qui me parut une éternité et quelques phrases échangées entre eux en allemand - le Belge ne les comprit pas - ils m'ordonnèrent de partir. Je n'avais pas compris et restai devant eux, dans la nuit. Nous regagnâmes notre bloc, inquiets sur les suites, pour mon sort prochain, de cet interrogatoire.

Je regagnai mon lit et je trouvai mon ami Emile Haberger encore pâle et bouleversé. Me voyant fusillé ou disparu, il avait déjà ramassé les quelques guenilles éparses sur mon lit afin qu'elles ne fussent pas volées par certains des détenus du bloc.

Tous deux nous récitâmes ensemble notre chapelet et ce fut avec un soupir de satisfaction et de soulagement que nous entendîmes, vers quatre heures du matin, l'auto des S.S. qui repartait pour Neuemgamme.

Le lendemain, je mis au courant de cette alerte ma communauté de scouts et quelques amis et ce fut dans un grand esprit de foi que tous firent avec moi cette neuvaine à la Vierge qui se clôtura le 11 février dans la confiance et la reconnaissance. Il ne fut plus question de cet incident et je ne sus jamais quel en avait été le motif.

suite

 

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie