II. ESPOIRS, DECEPTIONS, PROJETS

 

Février - Mars 1945.

Vint la fête de sainte Bernadette, patronne de ma paroisse. Unis ce jour-là à tous les membres de la famille paroissiale, nous offrîmes-nous aussi nos prières et nos souffrances pour le salut de notre pays et notre libération.

Le mois de mars semblait devoir nous amener cette délivrance. Par quelques détenus qui travaillaient avec des civils allemands, nous apprîmes que l'avance des Américains se poursuivait, que la Belgique et la France étaient libérées et que les Alliés avaient pénétré assez profondément en Allemagne.

Nous nous accrochions avec un espoir de naufragés aux moindre de ces nouvelles. C'étaient de puissantes raisons pour "tenir ", au milieu de nos souffrances et de notre dénuement.

N'ayant plus ou presque plus la possibilité de nous laver par suite du manque d'eau, vêtus de la même chemise depuis quatre mois, nous fûmes de nouveau envahis par les poux ; les blocs, les lits, tout fut infesté. Cette dernière misère acheva de nous abattre.

Malgré les soins pris pour arrêter cette invasion, tous les détenus furent atteints. Pour ne pas succomber, il fallait tous les soirs, après la fatigue du travail, alors que nous n'aspirions qu'au repos, nous dévêtir complètement dans le bloc glacial et entreprendre un épouillement en règle, seul moyen d'éviter l'infection généralisée.

L'infirmerie, d'ailleurs, était submergée de poux et les malades autant que leurs forces le leur permettaient, passaient vainement la journée à essayer de s'en débarrasser.

Ajoutées à toutes les autres, ces souffrances nous faisaient aspirer plus que jamais aux jours merveilleux où nous pourrions simplement manger du pain à notre faim, nous laver complètement et changer enfin notre linge.

Cependant, malgré la surveillance de plus en plus sévère des S.S. nous arrivions tout de même à avoir quelques nouvelles sur l'avance des Alliés.

Malheureusement, les bruits les plus fantaisistes couraient et nous jetaient brusquement des plus folles espérances au désespoir le plus total. Combien de camarades que nous avions essayés de soutenir pour les porter en quelque sorte jusqu'au jour de la délivrance sont morts à la suite de ces fausses nouvelles, aussitôt démenties que lancées, dans lesquelles ils avaient mis tout leur espoir.

La plupart, en effet, étaient déjà trop faibles pour supporter ces désillusions. Et même la vérité qu'ils attendaient, il fallait leur donner la force de la supporter.

Que de fois, ils sont venus tous mes camarades, confiants ou découragés :

- Alors, Paul, c'est vrai ? Ils sont là ? Ça va être fini ?

Ou bien au contraire :

- Il paraît que les Alliés ont reculé ! On ne pourra plus attendre si ça dure…

A tous, il fallait donner les paroles de confiance et de foi qui sauveraient d'un découragement fatal des êtres aussi complètement déprimés.

Cependant, les bruits d'une avance rapide semblaient se confirmer chaque jour. On parlait même d'une évacuation du camp ou d'un retour à Neuemgamme. Cette perspective nous semblait la plus redoutable, car elle retardait notre délivrance ; de plus, dans l'état où nous nous trouvions, ce départ signifiait la mort du plus grand nombre d'entre-nous.

Aussi voyait-on, chaque jour, par affinité de nationalité ou de personne, se former de petits groupes qui envisageaient la possibilité d'une évasion. Certains parlaient même d'une attaque du camp menée de l'intérieur en abattant les gardiens. Cette dernière solution, si près de la délivrance, semblait hasardeuse et risquée, elle fut abandonnée.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie