III. "IN HOC SIGNO VINCES"

 

Mercredi 28 mars 1945.

L'effervescence parmi les détenus était d'autant plus grande qu'on sentait le découragement se répandre par les civils allemands et les S.S.

Les avions passaient maintenant tous les soirs par centaines et le jour les alarmes n'étaient plus sonnées tant elles étaient rapprochées.

Un événement assez extraordinaire vint encore augmenter, la confiance de tous ceux qui en furent les témoins.

Pâques approchait et tous les soirs de cette Semaine Sainte, je me tins à la disposition de nos camarades, soit le matin au lever, soit le soir dans la cour après la distribution du pain.

Je pouvais ainsi entendre la confession de leurs fautes et leur donner, avec la force et le courage, la paix du Christ.

En ce soir du Mercredi Saint, nous parlions dans un petit groupe de la fête du lendemain, de l'institution de l'Eucharistie et du Sacerdoce, de cette Rédemption du Christ et de sa Résurrection, images de notre vie et espoir de notre délivrance. Le crépuscule était d'un calme extraordinaire. Si ce n'eussent été les fils de fer et la clôture électrisée qui fermaient notre camp, nous aurions pu goûter déjà un peu de la liberté dont nous rêvions. Or, voici que le ciel se couvrit peu à peu de nuages. Sur ce voile sombre qui venait de s'étendre au-dessus de nous, la lune entourée d'un halo couleur de brique, faisait une tache plus claire qui, semblable à une flaque de sang, s'élargissait progressivement.

Tandis que nous étions tous là à regarder ce phénomène, le halo de la lune s'allongea comme pétri par quelque main invisible, et, dans la nuit qui tombait, une immense croix lumineuse toute rouge apparut. La lune, à son centre, en illuminait les bras ensanglantés dressés au-dessus des nuages noirs comme sur un immense calvaire.

Saisis d'une intense émotion, nous assistions, silencieux, aux diverses phases de ce prodige. Croyants et incroyants mêlés, ne sachant quel sens lui donner, se tournaient vers moi pour essayer d'en dégager une interprétation qui puisse leur donner du courage

La réponse nous vint d'un groupe de Russes qui, impressionnés, sortirent du bloc pour contempler cette croix parvenue à des dimensions gigantesques. L'un d'eux nous cria dans l'idiome international du camp :

- Christ ? Christ, Allemagne vaincue, guerre finie.

Ces mots et l'enthousiasme de ces Russes dont nous ne soupçonnions pas l'esprit religieux achevèrent ce soir de Mercredi Saint de nous donner la certitude de notre prochain salut. L'un de nous résumant nos sentiments à tous, rappela la croix parue autrefois dans le ciel comme un signe de victoire :

- In hoc signo vinces. Par ce signe tu vaincras.

Tous les détenus présents au camp de Schandelah, en ce soir du mercredi 28 mars 1945, peuvent témoigner, quelle que soit l'explication qu'ils en donnent de la matérialité de ce phénomène.

Quant à notre groupe, il se retira pour se préparer à une courte méditation, à la journée du lendemain. Pour nous, chrétiens, l'institution de l'Eucharistie et du Sacerdoce, que nous rappelait cette date, nous rapprochait encore de cette croix qui maintenant s'estompait dans le ciel.

Disparue, elle laissait en nous sa paradoxale espérance.

Les jours qui suivirent furent pour moi pleins de joies sacerdotales. Un grand nombre de mes camarades belges et français voulurent marquer dans leur vie le passage du Christ ; ces Pâques 1945, qui devaient être le prélude de notre libération, devaient aussi, pour beaucoup, devenir le point de départ d'une libération spirituelle, d'un retour à Dieu total, joyeux et plein de résolutions enthousiastes.

L'approche certaine de la délivrance stimulait les cœurs. J'étais quelquefois obligé de modérer certaines attitudes, de réfréner des manifestations extérieures de piété qui auraient mis inutilement notre vie en danger.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie