IV. CALVAIRE DE LA LIBERATION

Avril.

Sur le chantier le rythme du travail se ralentissait et tous les jours nous constations l'absence de quelques civils allemands de plus en plus, signe que notre délivrance ne devrait plus tarder. Les quelques Français et Belges au service de l'ennemi, venus pour renforcer la police du camp, ne tardaient pas à partir, suivis par les jeunes S.S. Qu'allait-on faire de nous ?

Les bruits les plus contradictoires circulaient dans le camp. Un détenu qui avait manifesté à l'un de nos gardiens son espoir d'être bientôt libéré reçut cette réponse :

- Oui, nous partirons, mais vous serez tous fusillés avant.

Ces mots firent rapidement le tour du camp et chez les plus faibles la consternation et l'angoisse achevèrent l'œuvre du bagne : le soir nous eûmes plusieurs morts. Ces hommes, trop affaiblis pour pouvoir même manger, ne vivaient plus au sens exact du terme que de leur seule espérance. Certaines phrases, une déception, étaient chez nous plus mortelles qu'un couperet.

Malgré tous nos efforts pour faire comprendre à nos camarades combien des propos jetés au hasard étaient peu fondés, nous vivions nous-mêmes dans une appréhension continuelle, car malheureusement nous étions payés pour savoir jusqu'où pouvait aller la sauvagerie de nos geôliers.

Le 8 avril, grand branle-bas au chantier, dans les bureaux et dans les kommandos ; le travail était arrêté, les civils, avaient tous disparu, et le bruit se répandait qu'une entente avait été réalisée avec les Alliés qui n'étaient plus qu'à quelques kilomètres ; les S.S. devaient nous livrer aux Américains et se constituer eux-mêmes prisonniers. A cette condition, ils auraient la vie sauve.

Les mêmes détenus qui hier étaient dans la consternation accueillaient cette nouvelle avec un fol enthousiasme et se voyaient déjà sur le chemin du retour. Habitués aux mensonges des Allemands nous essayâmes, sans trop refroidir la joie de nos amis, de mettre une sourdine à ces affirmations optimistes.

Cependant, le chef du camp, venait le soir même nous apporter dans les blocs, la certitude de notre délivrance prochaine, tout en nous recommandant le plus grand calme et la discipline la plus stricte.

Plus septiques que nos camarades nous étions quelques-uns qui n'osions pas ajouter foi à ces paroles ; on nous avait tellement trompés dans ce pays du mensonge. Aussi le soir, nous préparâmes en secret notre départ. Un projet d'évasion était envisagé : avec la complicité tacite d'un kapo nous pourrions sans doute en cas d'alerte nous dissimuler et rejoindre l'armée des Alliés. Le canon tonnait maintenant à quelques kilomètres. Encore quelques jours, peut-être quelques heures, et nous serions libres.

Nous passâmes toute cette nuit à écouter le bruit du canon qui se rapprochait à certains moments, puis s'éloignait. Vêtus de notre treillis, nous étions prêts à toute éventualité. Soudain un coup de sifflet retentit : " Tout le monde dehors ! "

Sous les coups, comme d'habitude le rassemblement se fit dans la cour.

L'ordre nous fut donné de prendre une couverture et de nous préparer au départ. Cent d'entre-nous furent aussitôt désignés pour l'évacuation des malades et le transport du matériel à la gare.

Méthode allemande, mensonge, mensonge. Il n'avait jamais réellement était question d'entente avec les Alliés ; on allait, au contraire, nous embarquer pour fuir leur avance. Nos pauvres malades décharnés étaient déjà transportés brutalement dans les camions pour entreprendre un voyage que le plus grand nombre ne devait pas terminer.

Chargés de nos couvertures et du ravitaillement pour vingt-quatre heures (un seul morceau de pain de 200 grammes), nous quittâmes le camp à pied pour rejoindre la gare de Schandelah où nous fûmes embarqués de 70 à, 100 par wagons pour une destination inconnue : Neuemgamme d'après les uns, Berlin selon les autres.

Au début, malgré les difficultés et les souffrances du voyage, l'atmosphère était sympathique ; nous avions réussi en effet à nous grouper entre Français et Belges.

Pour tromper la faim, nous faisions alterner chants, histoires et prières au grand étonnement de nos gardiens qui ne pouvaient comprendre cette attitude de la part de malheureux bagnards privés de tout et mourant de faim.

Peu après d'ailleurs, la faim et la fatigue eurent raison de notre optimisme. Nous n'arrivâmes en effet sur bords de l'Elbe, complètement exténués, qu'après deux jours et deux nuits de voyage.

Un arrêt prolongé nous laissa espérer que les ponts avaient sauté et que nous n'irions pas plus loin. La canonnade se faisait plus proche et plus forte. Allions-nous être délivrés ? Pour certains c'était une question de vie ou de mort.

Une surprise désagréable nous attendait durant cet arrêt. Le chef de camp passa dans tous les wagons pour vérifier le nombre de détenus ; il s'aperçut que malgré la surveillance plus de cinquante d'entre nous avaient réussi à sauter du train en marche, parmi eux quelques S.S. et kapos et beaucoup de Français. Nous fûmes aussitôt dispersés et logés dans d'autres wagons. J'échouai avec Julien Leclerc(1) au milieu des Russes. Venant en surnombre sou vîmes que nous étions indésirables. Heureusement, Leclerc savait parler le russe et l'allemand, il devint de ce fait précieux pour le gardien qui le prit aussitôt comme interprète, et notre séjour dans ce wagon hostile fut adouci.

Au milieu des bombardements les plus violents nous franchîmes l'Elbe le soir à quatre heures. Le pont sauta aussitôt après notre passage.

Nous jouions réellement de malheur, quelques heures de plus et nous aurions été aux mains des Alliés.

Le S.S. qui nous gardait, en veine de confidences, avertis Leclerc que probablement l'Elbe serait passée par les Américains au cours de la nuit et que nous serions libérés au matin.

- Je vais, lui dit-il fermer le wagon mais sans mettre le verrou. Nous avons l'ordre d'abandonner le train dès que le passage du fleuve sera forcé et d'emmener les Allemands. Il y en a un dans votre wagon. Lorsque je viendrai le chercher ce sera le signal de notre départ, vous serez libres. Attendez quelques instants pour sortir, puis éloignez-vous du train, couchez-vous et patientez jusqu'à l'arrivée des troupes.

Quand Julien me donna la traduction de cette conversation, je l'embrassai en pleurant de joie. Bien qu'il ne fut pas chrétien, il me dit :

- Paul, c'est l'heure de Dieu, c'est au prêtre que je m'adresse en toi. Il te faut prier cette nuit. C'est la dernière de notre vie et peut-être celle de notre salut.

Les heures de la nuit passèrent dans l'attente et dans la prière. Le ciel était rouge de la bataille des environs. Dans le wagon voisin, où les Français étaient nombreux, les chants alternaient avec des cris qui marquaient les coups rapprochés de l'artillerie ou de l'aviation. A travers les fentes du wagon, nous apercevions les saucisses en flammes dans le ciel.

Mais ce n'était pas encore la délivrance. Dès le matin, bien qu'avec difficulté, notre train s'ébranlait de nouveau. Nous n'avions rien mangé depuis trois jours et dans les wagons cadenassés gisaient déjà de nombreux cadavres.

C'est à l'orée d'un bois aux environs d'un camp où nous devions être logés que nous parvînmes enfin ce soir-là.

On nous fit descendre pour l'appel. Les vides étaient nombreux et il nous fut impossible de savoir ceux, parmi les absents, qui avaient pu s'évader et ceux qui étaient morts en route, de faim ou sous les coups.

Comment renseigner maintenant tant de mères ou d'épouses sur le sort des leurs ? Nous les avions vus valides au départ et nous ne les avons pas retrouvés à l'arrivée, c'est tout ce que nous avons su.

J'essayai après l'appel de rejoindre les wagons des malades. J'y parvins après bien des difficultés grâce à la complaisance d'un Russe qui en me donnant l'un des brocs d'eau qu'il portait, me fit signe de la suivre. Je devenais ainsi un homme de corvée et je pus arriver jusqu'aux malades.

Au milieu des cadavres amoncelés dans une odeur infecte je trouvai quelques agonisants qui n'avaient plus rien d'humain tant la souffrance avait ravagé leurs visages et leurs corps. Je donnai discrètement une dernière bénédiction aux uns et j'essayai de rendre aux autres courage et confiance. Puis je me détournai partagé entre l'horreur et le découragement.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

rretour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie