V. RENCONTRES

16 Avril.

L'effort que je venais de faire m'avait anéanti, je fus obligé de m'asseoir à la sortie du wagon. C'est alors que j'aperçus un train en stationnement au-delà du nôtre. Tout autour grouillaient des centaines de " rayés ".

Malgré la fatigue et le danger qu'il y avait à se montrer, je m'avançai le plus près possible et je pus, en passant sous le wagon, entrer en communication avec l'un des forçats. Quelle surprise et quelle joie en apprenant que ce train avait amené le kommando parti de Neuemgamme lorsque j'étais malade.

Aussitôt, je franchis la dernière barrière de barbelé qui nous séparait et je pénétrai dans le camp. Là, impossible d'être reconnu des S.S. car nous portions tous le même costume.

J'allais retrouver l'abbé Coutteret, Guy de Moustier, plusieurs amis de Compiègne et de Montpellier.

Presque un an de séparation ; après ce que nous venions de vivre, c'était un monde de distance entre nous. L'un devant l'autre on hésite un moment, on a tellement maigri, changé, vieilli, puis subitement on se reconnaît, on s'embrasse, on pleure de joie.

Jusqu'au soir très tard, je restai au milieu d'eux à évoquer les heures de douleur, comme les heures de joie et de grâce, à rappeler le souvenir de ceux si nombreux qui n'étaient plus.

L'abbé Coutteret m'apprit qu'il avait pu se procurer quelques hosties consacrées par l'intermédiaire d'un travailleur libre en relation avec un prêtre prisonnier. Afin de dépister la surveillance il ne les portait pas sur lui et n'en avait qu'une parcelle pour communier en cas d'accident. Il voulut bien s'en séparer pour moi, puisque je n'avais pas eu ce bonheur depuis Compiègne.

Retiré avec mon ami dans un coin du camp, je reçus le Christ qui tant de fois déjà depuis mon arrestation m'avait préservé et sauvé.

Il était entendu que je viendrais le lendemain chercher des fragments d'hosties pour la communion de mes camarades. Ceux-ci apprirent avec joie cette nouvelle et, malgré la fatigue des nuits précédentes et celle du voyage, ils se préparèrent à cette rencontre avec Dieu.

Mais la garde avait été renforcée dans la nuit ; les S.S. et leurs chiens empêchaient maintenant toute communication entre les deux trains.

Jean, le petit novice des Pères Blancs de Belgique et le plus jeune d'entre nous, se proposa comme volontaire. Avec un cran qui contrastait avec sa timidité naturelle, nous le vîmes franchir en se dissimulant le poste de garde et disparaître. L'attente de son retour fut angoissante. Les sentinelles, l'arme au bras, faisaient le va-et-vient ; le sort de ceux qui seraient pris ne faisait aucun doute.

Et voici que notre nouveau Tarcisius tremblant d'émotion était déjà à nos côtés. Il nous dit avoir rampé sous le train et sans doute protégé par le précieux dépôt qu'il portait, il avait pu arriver jusqu'à nous sans trop de difficultés.

Le cercle se reforma aussitôt et pendant qu'un de nos camarades surveillait les environs, nous fîmes en commun quelques minutes de préparation.

Une alerte aérienne vint interrompre cette prière et ce fut en rampant que je distribuai la Communion à tous mes amis couchés dans la prairie.

Comme elle fut douce et réconfortante, cette intimité avec le Maître. Pour la plupart, celle fut aussi le viatique de la dernière étape. Sur les quinze avec qui j'ai communié ce jour-là, trois seulement sont revenus de l'enfer où nous allions vivre pendant les dernières semaines.

Un ordre en effet fut donné et nous rejoignîmes le camp qui se trouvait à 1.500 mètres du train. Nous aperçûmes alors de vastes constructions en briques rouges ; ces baraques inachevées étaient destinées, paraît-il aux prisonniers américains.

C'est là que nous allions passer les derniers jours de notre captivité, et là que par centaines nos camarades allaient trouver la mort.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie