VI. LA PAIX DU CHRIST SUR LES CHARNIERS

Fin avril.

Dans ce camp de Ludwigschluz, encore en construction, les installations n'avaient pas été prévues pour recevoir une telle affluence. Les malades couchés à même le sol ou dans des hamacs de fortune confectionnés avec les couvertures furent entassés dans une des baraques, bientôt trop petite pour les recevoir tous. Les détenus au nombre de six mille, auxquels devait s'adjoindre bientôt un convoi de Juifs, occupèrent les autres baraquements.

Dès le soir de notre arrivée, la vie de camp commença avec ses appels interminables et, pour beaucoup, mortels. A cela virent s'ajouter le manque total d'hygiène et une tragique insuffisance de nourriture. Impossible aussi de se laver, une seule pompe au débit trop faible permettait à peine aux plus robustes de se faire place pour boire quelques gorgées.

Une gamelle de soupe et une carotte étaient notre seule nourriture de la journée ; le ravitaillement n'était pas prévu pour un si grand nombre. Et encore fallait-il manger aussitôt ce qu'on nous donnait pour éviter de nous le voir volé par d'autres affamés.

La lutte pour la vie avait transformé les plus maîtres d'eux-mêmes. Notre camp en l'espace de quelques jours était devenu une véritable jungle. Aussi féroces que des bêtes affamées, ces hommes qui mouraient de faim ne reculaient ni devant les coups ni devant la mort pour se procurer un peu de nourriture. C'est ainsi qu'un jour la charrette des S.S. qui portait quelques kilos de pain et de pommes de terre fut attaquée alors qu'elle traversait le camp ; le bilan de cette échauffourée fut de cinq morts et d'une douzaine de blessés parmi les détenus. Mourir pour mourir cependant il valait mieux tenter sa chance et malgré l'escorte armée qui accompagnait le deuxième convoi de légumes, l'attaque eut lieu de même, il y eut encore ce jour-là beaucoup de morts.

C'est à ce moment qu'une garde particulière fut placée par les S.S. à l'entrée de l'immense baraque où les morts étaient entassés pêle-mêle sur plus d'une mètre d'épaisseur ; on avait constaté que les Russes y avaient pénétré et qu'après avoir mutilé les corps, ils vendaient à leurs camarades des morceaux de viande pour du tabac ou un morceau de pain.

La baraque de l'infirmerie regorgeait de malades et, chaque jour, nos camarades y mouraient malgré le dévouement de quelques médecins français qui se dépensaient auprès d'eux.

Avec l'abbé Coutteret, nous pûmes, grâce à la complicité d'un docteur, pénétrer bien des fois auprès de ces abandonnés.

La mortalité était si grande qu'on n'avait pas le temps de sortir les cadavres ; il en restaient là étendus, les traits convulsés et les yeux grand ouverts, à côté des malades qui maintenant accoutumés à ce voisinage n'y faisaient même plus attention.

Un jour que je venais de porter la communion à un malade, je ne voulus pas men retourner sans dire un mot à son voisin couché dans un hamac au-dessus de lui. Je me redressai et lui caressai la joue ; un frisson me parcouru : il était froid.

- Il y a deux jours qu'il est mort, me dit son camarade, impossible de la faire enlever.

C'est alors que nous décidâmes avec l'abbé Coutteret de constituer une équipe de volontaires qui engagés comme infirmiers, s'occuperaient en même temps du transfert des cadavres hors de l'infirmerie. Ce projet ne put se réaliser qu'en partie, la place d'infirmier étant réservée à quelques favorisés nous n'y avions aucun droit. On voulut bien malgré tout nous accepter pour transporter les morts ; c'était notre seul désir.

Désormais, nous avions nos entrées libres et allions en profiter pour soutenir moralement et physiquement nos camarades. C'est là que je retrouvé mon cher Tuzé, bien affaibli, mais toujours animé du même enthousiasme et de la même foi. Il rêvait encore à son projet d'une œuvre pour les orphelins de la Résistance, entreprise qu'il avait mise sous la protection de la Vierge.

- Tu vois, me disait-il, en me montrant un médaillon de bois sculpté représentant la Vierge et l'enfant Jésus, tu vois comme elle est belle, c'est l'insigne de l'œuvre. Elle a été sculptée par un détenu.

Il reçut avec confiance les derniers sacrements et fut plus tard évacué à la libération, mais dans un état désespéré.

A côté de lui était étendu Ernest Dezati, de Millau, l'organisateur de notre radio-crochet du Fort de l'Est. Ce jeune que j'avais connu plein d'entrain et de vie se mourait, envahi par une infection provenant de furoncles. " Impossible de le sauver, m'avouait le docteur, il sera mort demain. "

Le lendemain, il vivait encore et me disait sa joie de la communion de la veille. Je lui portai un morceau de pain pris sur ma ration ; il le dévora avidement :

- Voyez, me dit-il, je rongeais un bout de bois.

Le soir il s'éteignit comme une lampe.

Volontaire avec quelques amis pour la corvée des morts nous transportâmes son corps qui fut jeté avec des milliers d'autres dans le charnier de Ludwigschluz.

C'est là que nous déposâmes aussi quelques jours plus tard notre cher Armand, ce jeune architecte de Bruxelles, âgé de 25 ans, chef routier. Avec un courage étonnant et une foi sans défaillance, il avait lutté jusqu'alors contre toutes les misères et toutes les souffrances. C'est lui qui avait eu l'idée de la communauté chrétienne que nous avions organisée au camp de Schandelah. Très dévoué, il n'avait jamais ménagé ses forces et il s'était donné à ses frères jusqu'à la fin.

Il fut atteint du Typhus et entra à l'infirmerie quelques jours avant notre libération. Le docteur auquel je le recommandai ne me donna pas grand espoir. Deux jours après, appelé en hâte, je lui donnai en secret les derniers sacrements. Au matin, il était mort. Son âme généreuse était rentrée "à la Maison ".

Notre petite équipe fit l'impossible pour se charger de son corps lors de la corvée des cadavres. C'est en priant sur notre chapelet que nous le portâmes, enveloppé dans une couverture, jusqu'au charnier où il fut jeté avec les autres.

Tous les jours ainsi, une centaine de nos camarades était entassée tout nus dans cette immense fosse.

Un S.S. assistait à cette corvée et faisait enlever les dents en or de tous les morts. Cette opération écœurante était pratiquée par un kapo allemand ; le pied posé sur le crâne, il extrayait avec des tenailles ce qui devait constituer le trésor de ces bandits.

Heureusement l'heure de la délivrance approchait. Nous avions, l'abbé Coutteret et moi, lancé un appel auprès de nos camarades en faveur d'une autre neuvaine à la Vierge qui devait se terminait le 1er mai. Nous les avions engagés à faire une promesse qui exigerait de leur part un sacrifice pour la durée de leur vie entière. Nombreux furent ceux qui répondirent à cet appel et cela de la manière la plus généreuse.

Tous les soirs, par petits groupes afin de ne pas éveiller l'attention de nos chefs, le chapelet était récité et médité en commun. Quelquefois, je surprenais certains camarades qui, sachant que je portais sur moi l'hostie consacrée, adoraient le Christ à mes côtés.

La neuvaine de prières touchait à sa fin et il semblait bien que nous allions être exaucés.

Tout le faisait prévoir dans le camp, l'effervescence qui y régnait, les préparatifs des S.S., et surtout le défilé des voitures de réfugiés que nous voyions passer sur la route.

C'était la fin d'un monde de cauchemar.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie