VII. DERNIERE ETAPE

1er mai 1945.

Dans le camp, le bruit circulait que les Américains n'étaient qu'à quelques kilomètres et déjà nous nous voyions libérés.

Les S.S. en avaient décidé autrement ; mis en rangs par kommandos, nous fûmes conduits au train qui stationnait à l'orée du bois et embarqués sur l'heure suivant la méthode nazie ordinaire à cent ou cent dix par wagon.

Beaucoup de ces wagons étaient découverts et cette disposition réservait une nouvelle souffrance à ceux qui devaient les occuper.

En effet, après une journée passée dans cet entassement mortel des uns sur les autres, la nuit arriva glaciale et la neige se mit à tomber en épais flocons. Au matin, tous les wagons étaient recouverts d'un blanc linceul que bossuaient les crânes rasés des forçats, tous, morts ou vivants également exsangues.

Nous ignorions où ce train fantôme allait encore nous conduire. On parlait de Lubeck.

Notre neuvaine n'allait-elle pas être exaucée ? C'était en effet le 1er mai, premier jour du mois consacré à la Vierge Marie. Or cette nuit même les avions américains mitraillèrent la machine et notre train fut immobilisé.

Nous étions anxieux sur notre sort. Certains pensaient qu'on nous laisserait simplement mourir de faim et de froid. Tant d'entre nous avaient déjà succombé… De tous les wagons s'échappaient des gémissements de malades et d'agonisants.

Vers les dix heures, nous vîmes les S.S. s'approcher du train ; ils nous firent descendre à coups de matraque et de crosse de fusil. Ecrasés les uns contre les autres, nous ne nous étions pas rendit compte de l'état de certains camarades à nos côtés. Ce n'est qu'en quittant le wagon que nous pûmes constater les vides que cette nuit venait de faire parmi nous. Plusieurs de nos compagnons, quelques-uns depuis plusieurs heures, n'étaient plus que des cadavres ; maintenus debout jusque là, ils s'écroulaient d'un seul coup l'un après l'autre sur le plancher enneigé du wagon.

Conduits au camp que nous avions quitté la veille, un spectacle effrayant nous y attendait ; tout le vaste espace autour des blocs était couvert de morts souillés d'ordure, à l'aspect répugnant.

De toute part, isolés ou par petits groupes, les cadavres nous apparaissaient, convulsés en pose d cauchemar, méconnaissables, comme figés dans l'épouvante. On voyait auprès d'eux des boîtes de conserves vides, des seaux à moitié remplis de soupe, des aliments répandus sur le sol.

Nous eûmes l'explication de ce qui s'était passé par quelques détenus sui avaient échappé à la mort.

Lors de notre dernier embarquement, plusieurs prisonniers, pour se soustraire à l'appel des S.S. s'étaient dissimulés à l'infirmerie au milieu des malades qui ne devaient être évacués. Après notre départ et celui de tous les gardiens, les plus valides avaient envahi les cuisines et le pillage avait commencé.

Les détenus affamés s'étaient jetés sur les autoclaves remplis de soupe et sur les réserves et avaient avalé sans discernement, comme des bêtes, soupe, provisions, conserves. Les malades de l'infirmerie, pour la plupart atteint de dysenterie et tenus à la diète jusqu'à ce jour, profitèrent eux aussi de l'absence des docteurs et avec une voracité inouïe se jetèrent sur les vivres que leur apportaient leurs camarades. L'effet fut désastreux. L'infirmerie à notre arrivée était une vaste morgue où au milieu des cadavres on entendait encore gémir quelques mourants.

Ces aliments étaient-ils empoisonnés ? Les détenus malades en avaient-ils simplement trop absorbé ? Je ne sais. Mais nous étions déjà si affaiblis de vivre que beaucoup furent achevés par ce dernier coup.

C'est à l'infirmerie que je retrouvai Tuzé, vivant encore, et quelques pas plus Loin mon confrère l'abbé Coutteret. J'avais laissé ce dernier assez fatigué avant l'embarquement mais le mal avait fait des progrès rapides et maintenant, il le sentait lui-même, c'était la fin.

Comme il avait sur lui la réserve eucharistique, je lui dis mon désir de communier et de faire partager ce bonheur à quelques-uns de mes camarades. Avec difficulté, il sortit la lunule qu'il portait dans un petit sachet à sa ceinture et tous les deux nous communiânes dans cet immense champ de mort. Nous fîmes ensemble ensuite notre action de grâces puis il renouvela comme il l'avait déjà fait bien des fois, l'offrande de sa vie à Dieu, pour ses camarades, sa famille, sa Paroisse, la France.

Pensant que le moment en était venu, je lui proposai l'Extrême-Onction qu'il reçut avec beaucoup de piété et de foi. Je le laissais ensuite tout à son Dieu et rejoignis mon petit groupe.

Les S.S. avaient fui et la police du camp était maintenant assurée par les détenus eux-mêmes. Chacun s'ingéniait à se nourrir comme il le pouvait. Mes amis avaient ramassé quelques herbes et du trèfle et ils préparaient une soupe. Ce n'était guère substantiel après le jeûne de ces derniers jours mais pour moi cela suffisait, la vision de ces cadavres et l'état désespéré de mon ami l'abbé Coutteret m'enlevaient tout désir de manger.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie