VIII. AUBE DE LA LIBERTE

2 mai 1945

Plutôt que de rester ici, peut-être longtemps encore, et d'y mourir de faim ou d'épidémie, nous nous demandions s'il ne valait pas mieux tenter de quitter le camp. Mais d'autre part, en partant à l'aventure, nous risquions d'être pris sous la ligne de feu. Et les Américains ne devraient pas être bien loin puisque nos geôliers avaient fui.

Nous étions là de nos réflexions lorsqu'un cri formidable retentit dans le camp : " Les voilà ! "

Une émotion intense s'empara de moi que je faillis tomber. Je sentais tout mon corps et surtout mes jambes s'affaisser dans une immense faiblesse. Il me semblait à peine possible que nos libérateurs soient enfin arrivés.

C'était bien vrai pourtant. Sur la route, là-bas, deux parachutistes américains s'avançaient.

Des hourras prolongés emplirent le camp ; Russes, Polonais, Belges et Français s'embrassaient en criant leur joie.

Notre petit groupe à genoux, imité d'ailleurs par beaucoup d'autres, remercia Dieu dans une émotion et une joie bouleversantes.

Les grilles et les barbelés enlevés, les deux Américains pénétrèrent aussitôt dans le camp portés sur les épaules des détenus.

Une voiture de liaison conduite par un lieutenant français arriva bientôt après. C'est dans un véritable délire de joie que fut reçu celui qui pour nous Français, incarnait la Patrie et la délivrance.

Debout sur sa voiture, les larmes aux yeux devant le spectacle qu'il découvrait, ce jeune lieutenant nous adressa quelques mots de réconfort et termina en chantant la Marseillaise que nous reprîmes tous avec nos voix mal assurées.

A l'infirmerie où il se rendit ensuite, il ne put prononcer un seul mot tant il était bouleversé. Je le conduisis auprès de l'abbé Coutteret auquel il fit un geste d'amitié. L'abbé lui répondit par un sourire déjà figé par la mort.

La délivrance était donc venue, ce rêve impossible de tant de nuits et de jours d'angoisse. C'en était fini d'une quotidienne réalité plus affreuse qu'un cauchemar, finis les coups, la faim, le massacre lent et méthodique.

Quelques minutes à peine s'étaient écoulées et il nous semblait déjà que tout ce que nous avions vécu était un rêve.

Mais ce que nous avions sous les yeux était, hélas, bien là pour nous prouver le contraire.

Dans l'impossibilité d'évacuer le camp tout de suite, il fallut parer au plus pressé, séparer les vivants des morts. C'est à cette œuvre d'élémentaire charité qu'avec mon équipe nous nous employâmes durant trois jours.

Après avoir disposé en tas, car il ne fallait plus parler de les enterrer, les corps trop nombreux de nos pauvres camarades, nous groupâmes dans l'infirmerie évacuée tous les malades du camp. Beaucoup de ceux-ci, trop atteints ou trop faibles, devaient mourir à Ludwigschluz après avoir vécu quelques instants seulement ou quelques jours dans la joie de la délivrance.

L'abbé Coutteret fut de ce nombre. Le lendemain de la Libération, il rendait à Dieu qu'il avait si bien servi son âme de prêtre et d'apôtre. …………………………………………………………………………………………………………… L'abbé Coutteret avait été arrêté par la Gestapo pour avoir secouru un officier américain ; dès lors, en cellule comme au camp, il fut partout le type le plus pur du prisonnier prêtre et Français. Se donnant à tous s'en compter, il rêvait encore d'un apostolat mieux adapté aux conditions de la société moderne pour réaliser davantage sa mission auprès des âmes.

Nous avions d'ailleurs senti tous deux cette nécessité dans les rapports avec nos camarades, en cellule, sur les chantiers, et dans les blocs. L'urgence d'un renouveau nous avait frappés. Il nous semblait en effet que quelques chose était faussé. Comment la vie du Christ pourrait-elle animer cette forme trop répandue du Christianisme moderne où le prêtre par son mode de vie, son esprit, ses réflexes, est un bourgeois, même s'il est pauvre, où, muré dans son presbytère et son église, emprisonné dans un monde de coutumes vétustes, il n'a plus aucun contact réel avec les masses humaines qui attendent le message de l'Evangile.

Nous devions, après la Libération, nous arrêter en route avant de rentrer dans nos paroisses. Ensemble, dans quelque retraite isolée, si possible dans un monastère, nous aurions réfléchi et mis nos idées au point. C'était nécessaire pour préparer entre nous une collaboration à laquelle il tenait, et pour définir l'orientation nouvelle de notre ministère.

Comme les âmes de tous ses frères les détenus lui étaient chères ! C'est grâce à son dévouement, à son héroïsme, à sa sainteté que la plupart purent recevoir les sacrements.

Je le rencontrai un jour, peu de temps avant sa mort, effroyablement amaigri ; il venait d'assister un mourant à l'infirmerie alors que lui-même ne tenait presque plus debout.

- Comment avez-vous fait pour y pénétrer ?

- Je suis passé par la fenêtre, me dit-il.

Rien ne l'arrêtait quand il s'agissait d'un de ses camarades à secourir. Il puisait une bonne part de son courage dans sa dévotion à la Vierge. C'est ainsi qu'il avait conçut le projet de faire élever à son retour dans sa paroisse une chapelle à Notre-Dame de Fatima. Il voulait y graver le nom de tous les détenus morts à son kommando.

Mais Dieu en avait décidé autrement. Ne voulant pas laisser son corps sans sépulture, nous l'enveloppâmes dans une couverture et nous le portâmes hors du camp en récitant avec mon équipe les prières pour les morts.

Là, tout près de l'énorme charnier où tant de nos camarades avaient déjà été enfouis, nous creusâmes une fosse, pas très profonde cependant car nous n'avions plus ni forces, ni courage. Puis avec recueillement et affection, nous y ensevelîmes son corps.

Un long moment, je restai là avec mes compagnons à contempler ce cher visage que je devais plus revoir ici-bas.

Après avoir rabattu sur sa tête la couverture, en forme de capuchon et récité les prières de la sépulture, nous recouvrîmes son corps de terre. Sur le tertre nous plaçâmes une croix que nous avions faite nous-mêmes et sur laquelle j'écrivis au crayon-encre ces quelques mots :

Ici repose

L'abbé Germain Coutteret

Prêtre du Christ, Fils de France

Curé de Bouffar (Doubs)

Mort le 3 mai, le lendemain de sa libération

Victime de la barbarie allemande.

Après un De profundis et une bénédiction donnée à tous les morts enfouis dans la fosse commune, nous rejoignîmes le camp où l'on commençait déjà l'évacuation des malades. Avec ma petite équipe de volontaires nous nous joignîmes aussitôt à cette tâche. Durant trois jours nous fîmes avec les brancardiers américains tous les efforts nécessaires pour soulager ces malheureux et obtenir leur départ.

Mais les hôpitaux de la région étaient pleins et rien n'avait été prévu pour les déportés, ce qui rendait notre rôle bien difficile. Nous restâmes là cependant jusqu'à ce que le dernier malade fut évacué du camp.

Déjà la plupart des détenus étaient partis pour rejoindre la ville à quatre kilomètres de là. Et la veille de l'Ascension nous partîmes à notre tour avec la dernière ambulance après une suprême visite à la tombe de l'abbé Coutteret et une bénédiction aux milliers de corps entassés dans la cour.

Le capitaine américain auquel je manifestai mon désir de célébrer la Messe le jour de l'Ascension m'assura qu'il allait faire tout son possible pour m'être agréable. Il revint en effet quelques instants après mais en voyant l'état lamentable dans lequel je me trouvais il me proposa le départ pour le lendemain. Je devais me joindre à un convoi de trois cents prisonniers libérés qui regagnaient la France.

Je n'avais aucune raison de refuser, ma dernière mission était remplie, mes camarades n'avaient plus besoin de moi. J'acceptai.

suite

 

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie