I. ARRESTATION

Montpellier le 8 mars 1944.

Les arrestations nombreuses opérées depuis quelques temps dans notre ville prouvaient que le filet se resserrait de plus en plus. Chaque jour des perquisitions alertaient notre banlieue et il devenait difficile d'accomplir son devoir jusqu'au bout sans être inquiété.

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Le 8 mars à 9 heures du soir, alors que j'achevais mon repas, la Gestapo frappait à la porte du presbytère et y pénétrait aussitôt.

- Police allemande, fit l'un des arrivants en braquant son revolver sur moi.

- Vous connaissez Rivoire ? ajouta-t-il.

- Oui, c'est mon paroissien.

- Bien. Veuillez nous donner le stock de cartes d'identité que vous avez chez vous.

Sur mon refus, ils procédèrent aussitôt à la fouille complète de la maison : salle à manger, bureau, chambres à coucher, tout était inventorié. Mais, ni papier suspect, ni carte, ils ne trouvèrent rien dans mon presbytère.

Après m'avoir de nouveau pressé de leur découvrir l'endroit où pouvait être caché ce stock de cartes, ils s'emparèrent de certains documents ayant trait à la construction de l'église, de toutes les factures et devis, et me sommaient de les suivre.

Anna, ma vieille servante venait de me préparer une petite valise avec un peu de linge ; je lui fit mes adieux et, après une visite à la chapelle où je me recommandais à Dieu et offris ma vie pour toutes les intentions qui m'étaient chères, je suivis les policiers.

Une auto attendait devant la chapelle : ils m'y firent monter et tous quatre, revolver au poing, m'encadrèrent dans la voiture.

L'un des quatre, un français (car il y avait deux Allemands et deux Français), se montra assez correct. Par sa façon de fouiller les tiroirs et dans les quelques mots qu'il put me glisser il semblait vouloir me faire comprendre toute la gravité de ma situation, et les suites probables de cette affaire.

- Avouez, me disait-il, dites où sont les cartes et vous éviterez bien des ennuis… Croyez-vous que ce soit intéressant de faire une telle besogne chez un prêtre ?

Bien entendu, je restai sourd à tous ses conseils. Bien m'en prit, car j'allais constater quelques instants après, en arrivant à la prison de la 32ème, qu'il me chargerait avec autant de brutalité et d'arrogance que les autres.

Agissait-il ainsi en raison de la présence des deux Allemands de la Gestapo ? Je ne sais, mais comme tous ses complices, il était vendu ou lié.

L'auto démarrait. Après nous être arrêté en route pour contrôler un attroupement, nous arrivions quelques instants après à la villa " Les Rosiers ", lieu de torture et d'interrogatoire de la Gestapo à Montpellier.

Je fus aussitôt conduit dans la salle et j'aperçus en passant Rivoire (1) à demi endormi sur une chaise dans la cabine du téléphone. Sur un ton qui n'admettait d'autre réplique qu'une réponse affirmative, l'individu le plus corpulent, le policier français de la Gestapo, me posa quelques questions :

- Quel jour avez-vous porté à Rivoire les cartes d'identité que voici ?
Et de loin, il me montrait deux cartes dont je ne pouvais voir le libellé.

- Reconnaissez-vous ces personnes ? (en désignant les photographies d'identité des cartes.)

- Non.

- Sont-elles vos paroissiennes ?

- Non.

Devant mes réponses négatives, le policier s'approcha de moi, et me secouant violemment :

- Vous mentez… D'ailleurs, nous vous connaissons, vous et les vôtres, vous êtes tous pareils ; mais ne croyez pas que votre habit vous protège, d'autres ont parlé, nous avons des moyens…Attention.

Après quelques autres questions insignifiantes, Rivoire était introduit dans la salle.

En m'apercevant, il recula comme épouvanté. L'interrogatoire recommença.

- Rivoire, est-ce vrai que M. Parguel vous a remis les cartes ci-dessus tel jour, chez vous ?

Avec stupeur, j'entendis Rivoire répondre d'une voix basse et presque honteuse :

- Oui, c'est vrai.

A ce moment, je regardai Rivoire avec effroi. Mes yeux et mon attitude devaient être assez éloquents, car, à mi-voix, il me dit, c'est du moins ce je crus entendre :

- C'est mon fils qui a tout dit.

Plus tard, mis au courant, j'excusai Rivoire, car il avait dû recevoir de terribles coups. Ces détails pourtant ne faisaient que me compromettre davantage et charger un peu plus mon dossier.

L'officier de la Gestapo se tourna vers moi et me demanda si je reconnaissais pour vraies les affirmations de Rivoire. Comme je l'avais fait déjà, j'affirmai que je ne comprenais rien à tout ce qui m'était imputé.

- Il se peut, ajoutai-je, que Rivoire ait reçu de moi quelques paquets ou journaux. Il faisait partie en effet de nos mouvements d'Action Catholique, et, à plusieurs fois, j'ai eu sur ce sujet à lui communiquer des articles ou convocations. Jamais il n'a été question entre nous de cartes d'identité.

- Vous avouez donc avoir donné à Rivoire des paquets, journaux ou lettres dont vous ignoriez le contenu ?

- Le contenu détaillé, oui, car cela pouvait avoir trait à nos œuvres et je ne vérifiais pas toujours ce qu'il y avait.

- Il se peut donc qu'on ait abusé de ce moyen pour se servir de votre intermédiaire et passer des cartes à Rivoire ?

- Cela se pourrait à la rigueur, mais je ne le crois pas.

Furieux, le policier allemand se précipita alors sur moi.

- Vous mentez, sale curé, vous mentez tous d'ailleurs. Vous ne voulez pas avouer ? La nuit porte conseil ; une nuit à la prison et demain, vous aurez les idées plus nettes - d'abord, fouillez-moi cet individu, ajouta-t-il.

On me fit remettre mon portefeuille, papiers, etc., tout ce que j'avais dans mes poches ; et brutalement poussé dehors, une auto m'emporta à la 32ème.

Là, nouvel interrogatoire d'identité par le gardien de la prison. Nouvelle fouille. Cette fois, valise, mouchoir, bréviaire, clefs, tout me fut enlevé :

- Ici, vous n'avez besoin de rien.

C'est pendant cette fouille que le policier français qui avait paru assez correct lors de l'inventaire du presbytère, se montra particulièrement grossier et brutal. C'est lui qui m'enleva mes mouchoirs pour m'humilier davantage. Rivoire ayant subi la même inspection, on nous sépara, et nous fûmes conduits dans des cellules différentes.

Il était environ une heure du matin, le 9 mars 1944.

suite

(1) Rivoire, dont il est question ici, n'a rien de commun avec le nomme Robert, dit Rivoire, qui trahit la Résistance après avoir été un des chefs locaux.

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel
Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie