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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie

II. DANS LA CELLULE

9 mars

C'est un soldat allemand qui me conduisit dans la cellule 34 et, sans un mot, me laissa dans une demi-obscurité en refermant violemment la porte.

Je restai là, debout, essayant de repérer un coin où je pourrais m'asseoir, car j'étais exténué de fatigue et d'émotion. Une fois mes yeux habitués à ce demi-jour, je distinguai deux châlits : l'un dans une alcôve de la pièce et l'autre qui tenait presque tout le mur principal de la cellule. Cette cellule, sans doute déjà pleine, était faite pour quatre prisonniers. Ma présence allait donc grandement gêner les premiers occupants.

Je m'assis sur le bord d'un des châlits en faisant le moins de bruit possible, afin de ne pas éveiller mes nouveaux camarades. L'un d'eux, éclairé par un faible jet de lumière, et que je pus distinguer un peu mieux, me demanda qui j'étais. Il m'avait pris pour un médecin : ma douillette taillée en forme de pardessus, et mes lunettes me donnaient, paraît-il, cet aspect. Lorsque je lui dis que j'étais prêtre et curé d'une paroisse de Montpellier, un autre détenu, étendu sur le châlit où je m'étais assis, souleva la couverture sous laquelle il disparaissait, car il faisait assez froid, et me poussa vers son camarade en me faisant signe de me coucher.

Comme il insistait, je m'approchai de lui et, m'appuyant au mur, m'allongeai à demi, d'ailleurs sans aucune envie de dormir.

Je sortis mon chapelet (le seul objet que m'avait laissé la Gestapo) et, après avoir essayé de rassembler mes idées, je commençais à prier lorsque mon premier camarade, Tuzé, entrouvrant le col de sa chemise, me montra le chapelet qu'il avait autour du cou. Tous deux alors dans cette première nuit de prison, nous adressâmes à Dieu notre prière confiante et fraternelle.

Malgré toute mon angoisse, je goûtais en priant une étrange sérénité, une paix qui me laissait croire que Dieu au milieu de toutes les souffrances qui allient s'abattre sur moi, m'accordait une grande faveur et des grâces particulières. Cette intuition était fondée, car malgré l'agonie par laquelle je devais passer plus tard, je n'ai jamais désespéré, et j'ai toujours senti vivante près de moi la présence de Dieu.

A mesure que le jour éclairait la cellule, je commençais à prendre un peu plus conscience de ma situation et à reconnaître les lieux où la Gestapo m'avait enfermé. Mes camarades, en se réveillant, me facilitèrent cette prise de contact avec la prison.

Les présentations se firent avec la plus cordiale simplicité et les langues se délièrent. Je n'arrivais pas à répondre à toutes leurs questions angoissées concernant la Résistance, tel camarade ou leur famille.

L'un de mes compagnons de détention, Audigé, me mit au courant des faits et gestes des prisonniers dans leur cellule durant la journée : lever à 7 heures, puis toilette, balayage, déjeuner (café) ; à dix- heures, soupe assez légère ; à cinq heures, pain avec boudin ou fromage. Ce régime suffisait à mon faible appétit dans l'état de dépression où j'étais et, je pouvais même faire profiter mes camarades d'une partie de mon pain.

L'ambiance de notre cellule était parfaitement fraternelle ; nous fûmes tous aussitôt de véritables amis qui mettions en commun nos sentiments et nos désirs, et partagions aussi les quelques provisions que les uns ou les autres pouvaient recevoir. Un type de chef extraordinaire me fut révélé dans le camarade Tuzé (1). Par quelques phrases jetées au hasard de la conversation, je compris qu'il était un des chefs de la Résistance en Lozère.

En raison du rôle qu'il avait joué, il était particulièrement " soigné " par la Gestapo, et tout son corps en portait les traces ensanglantées. Père de deux enfants, il en parlait souvent avec un amour d'une rare délicatesse et il lui arrivait de traduire en des vers pleins de saveur toute la tendresse qu'il leur portait et l'espoir qu'il avait de les revoir. Parfait croyant, il s'en remettait à Dieu et à la Vierge Marie du soin de les conserver ; c'était entre leurs mains qu'il confiait aussi sa destinée. Il ne savait pas quelle lourde menace faisait peser sur sa vie ce que lui réservait la Gestapo.

Un juif catholique, marié à une Aveyronnaise de Mur-de-Barrès, et un boucher de Bédarieux nommé Abal, partageaient notre cellule.
Ce dernier avait été arrêté avec sa femme et son fils. Son fils, je l'ai appris dans la suite, fut fusillé et sa femme déportée en Allemagne.

Tous quatre - le Juif nous quitta le lendemain - nous formions une véritable famille où régnait l'esprit le plus chrétien. J'étais invité souvent à raconter quelques scènes évangéliques, soit à expliquer tel ou tel problème social ou religieux, et à préciser quelques points qui avait pu les choquer ou qui n'était pas très clair pour eux. Là encore, et plus que jamais, je compris la nécessité d'atteindre la masse incroyante ; elle ne nous connaît, en effet, qu'à travers certains préjugés qui déconcertent les bonnes volontés. Nécessité, et devoir aussi, de mettre à la portée de tous notre doctrine, notre morale, en un mot le Christ total, avec une liturgie plus souple et mieux adaptée aux conditions actuelles.

Je devais d'ailleurs, constater quelques temps après à Compiègne, combien la cellule et le contact avec les prêtres prisonniers avaient changé la mentalité de la grande majorité des détenus ; sans respect humain et avec courage, ils remplissaient ostensiblement leurs devoirs de Chrétiens.

Je passai ainsi trois ou quatre jours sans être appelé par la Gestapo et, quoi que cela pût signifier, je m'en réjouissais déjà dans la terreur de nouveaux interrogatoires. Pendant ce temps, à travers les cloisons, je fis connaissance avec les autres détenus, en particulier Paloc, chef local du M.U.R. (2) qui se trouvait dans une cellule à côté de la mienne.

C'est là que j'appris par des conversations, hélas trop imprudentes, toute l'organisation de la Résistance dans le Languedoc. Avertis du départ de la sentinelle allemande par Gignac (Chapert) qui se trouvait en face du corridor, les détenus ouvraient aussitôt leur judas, et les nouvelles recueillies au hasard d'un interrogatoire, aux Rosiers ou par tout autre moyen, se donnaient à voix très haute au point que tout le coin était au courant des événements.

Malheureusement la présence dans une cellule d'un émissaire de la Gestapo, nommé Euzéby, que nous retrouverons plus tard, devait entraîner pour beaucoup les plus graves complications.

Je ne veux pas insister sur l'attitude de certaines femmes en cellule avec nous. Quelques-unes jouèrent un rôle qui n'eut rien d'honorable, ni pour elles, ni pour les détenus qui partageaient leur amitié. D'autres eurent un cran admirable. D'ailleurs les attentions intéressées de quelques officiers de la Gestapo à l'égard de certaines d'entre elles pouvaient égarer les prisonniers en leur faisant croire à un double jeu de leur part.

suite

(1) Max Roy de son vrai nom.

(2) Il s'agit du premier M.U.R., fondé dans la Résistance, qui fusionna ensuite avec le M.L.N.

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier