III. AUX ROSIERS

13 -15 mars.

Après ces trois jours passés dans la réconfortante compagnie de mes amis de cellule les heures d'angoisse et de souffrance commencèrent. Dès le lundi matin, sorti de cellule, je fus conduit aux " Rosiers " menottes aux mains et encadré par trois policiers ; Rivoire nous accompagnait. Nous fûmes séparés en arrivant et, malgré toutes mes tentatives je ne pus lui faire ni geste ni signe. Il avait l'air d'être assez en bonne forme : rasé, bien habillé, il fumait même une cigarette. Nous restâmes là jusqu'à trois heures de l'après-midi sans prendre aucune nourriture.

Enfin l'heure de l'interrogatoire arriva. Je passai le premier et la scène du soir de l'arrestation se renouvela avec encore plus de violence et de brutalité de la part des officiers de la Gestapo.

Leur but était de me faire avouer que j'avais donné à Rivoire des cartes d'identité, afin de savoir ensuite par quel moyen je me les étais procurées moi-même. Ils voulaient arriver ainsi, comme ils l'avouèrent eux-mêmes, jusqu'aux chefs de cette organisation qui, à leur avis devaient se trouver à la Préfecture ou à la Mairie.

Bien entendu, je n'avouai rien, prêt à recevoir tous les coups et la mort même. Rivoire fut introduit. Je me rendis compte aussitôt, d'après les questions qui furent posées, qu'il avait été interrogé depuis notre dernière confrontation et qu'il avait fait de nouveaux aveux. Je fus surtout très étonné lorsque, à la question de l'officier, Rivoire répondit que je lui avais proposé des cartes d'identité sans qu'il m'en eut fait la demande. Se tournant alors vers moi :

- Monsieur Parguel, reconnaissez-vous pour vraies les affirmations de Rivoire ?

Devant mon silence, il proféra les plus violentes injures contre mon sacerdoce et contre l'Eglise, et me somma une dernière fois d'avouer.

- Nous avons d'autres moyens de vous faire parler si ceux déjà employés ne suffisent pas. Vous êtes ici devant la police allemande, un tribunal militaire, et non à l'église, s'écria-t-il en écartant mes mains dans lesquelles je tenais mon chapelet.

Ils écumaient de rage, et je ne sais comment il ne m'abattirent pas sur l'heure tellement la colère crispait leurs mains sur le revolver qu'ils tenaient.

Rivoire fut emmené et je restai encore pour subir quelques questions relatives aux divers papiers trouvés dans mon presbytère. Tout cela n'avait aucun rapport avec la Résistance et quelques explications me suffirent pour dissiper leurs soupçons.

Menottes aux mains, je fus conduit de nouveau dans la salle d'attente d'où l'on pouvait entendre les plaintes des autres détenus, interrogés ou torturés à leur tour. Ces heures d'attente pour des prisonniers épuisés qui n'avaient rien pris, sauf un quart de café le matin, étaient encore un moyen pour la Gestapo d'obtenir certains aveux. Ceux-là seuls d'ailleurs qui avaient une force de caractère appuyée sur un haut idéal humain, ou soutenue par la prière et la grâce de Dieu, pouvaient résister à un tel régime.

Le soir, vers dix heures, je fus reconduit en auto à la 32ème. Les larmes aux yeux, brisé d'émotion et de fatigue, je retrouvai mes camarades qui m'entourèrent de prévenances et de soins. Ils m'avaient, ces chers amis, conservé un peu de soupe et afin qu'elle fût chaude à mon arrivée, ils avaient enveloppé la gamelle de leurs tricots et couvertures. Je bus quelques gorgées et pour leur être agréable je mangeai un bout de pain qui avait peine à passer tant ma gorge était contractée…

Je dus raconter en quelques mots les aventures de la journée et donner les nouvelles bien rares que j'avais pu recueillir. Je constatai au surplus qu'ils étaient déjà au courant de ce que je pouvai leur dire. J 'appris même, sans connaître le résultat, que son Excellence Mgr Brunhes, avait tenté quelques démarches en ma faveur auprès de la Gestapo, aux Rosiers.

La sentinelle allemande vint bientôt nous imposer silence. Il était tard et c'est complètement exténué que je me reposais sur le châlit, entre Tuzé et Audigé, après avoir remercié Dieu de cette journée qui, malgré tant de souffrances, me rapprochait davantage de lui.

Le lendemain matin, mes camarades, plus au courant que moi des faits et gestes de la Gestapo, me conseillèrent de manger un peu aussitôt levé ; du moment que je n'avais signé aucun procès-verbal je devais probablement, me dirent-ils, être rappelé sans tarder.

En effet, quelques instants après, j'étais conduit dans la cour de la prison où je me trouvais avec Paloc et une détenue, N… Il faisait très froid. Paloc offrit galamment son pardessus à N… Il en profita pour lui glisser à l'oreille quelques mots au sujet de sa situation, afin qu'elle pût prévenir Th… qui se trouvait dans la même situation qu'elle.

Enchaînés aux mêmes menottes, nous fûmes conduits aux Rosiers dans la même voiture. Là, on nous sépara, et alors que Paloc était emmené au premier étage, je fus mis dans la salle commune, au rez-de-chaussée, en attendant mon tour. Je vis encore là Rivoire et plusieurs autres détenus dont j'ignorais le nom. Il y avait aussi Orsetti qui me laissa entendre que son cas semblait s'arranger. Il devait être libéré quelques jours plus tard.

Vers dix heures, je paraissais devant le chef de la Gestapo et toujours avec les mêmes procédés, l'interrogatoire recommença.

Rivoire devait avoir précisé ses réponses car les accusations devenaient de plus en plus accablantes. J'avais moi-même, me dit-on, offert et porté à Rivoire des cartes d'identité dont il avait besoin. Bien plus, un soir, vers dix heures, j'étais allé chez lui pour les lui remettre. Rivoire était aussi venu chez moi et en avait reçu de ma main.

Comme nous étions confrontés à nouveau, Rivoire réaffirma devant moi toutes ces accusations qui me condamnaient. Je continuai à garder le silence parce qu'un aveu aurait mis en danger une foule d'autres résistants.

Rivoire sortit. J'entendis alors à mon grand étonnement formuler contre moi un autre chef d'accusation très grave. J'avais, paraît-il, coopéré à des parachutages d'armes dans la région. J'avais même, dans mon presbytère et dans mon jardin, caché des dépôts d'armes et de munitions. J'avais encore demandé à Rivoire de s'intéresser aux agissements de la Gestapo et de faire le relevé cartographique du camp d'aviation de Fréjorgues. De plus, j'étais en relation avec des maquis.

Je demandai aussitôt à être confronté avec Rivoire ce qui me fut refusé, et je niai énergiquement toutes ces allégations. La Gestapo les avait-elle obtenues par des coups ? Je ne sais. Mais sur ce point, devant mes protestations véhémentes, ils n'insistèrent pas. J'étais reconduit, quelques instants après, à la grande salle. Cet interrogatoire avait duré plus de deux heures.

Complètement abruti, c'est le mot, je fus couché sur un canapé qui se trouvait là. Seuls occupaient avec moi cette pièce un gardien et N…, me voyant ainsi exténué, celle-ci sortit avec habileté quelques morceaux de sucre de son sac à main et, simulant le geste de ramasser son mouchoir à terre, elle me lança quelques provisions sans être vue du gardien. Je la remerciai par un signe de tête et, sortant mon chapelet, lui laissait comprendre que, seule, ma prière pouvait lui témoigner ma reconnaissance.

Je restai encore là jusqu'au soir neuf heures. Dans la soirée, je vis N…, accompagnée par deux individus de la Gestapo qui portaient ses valises. Je la crus libérée.

Il était environ huit heures du soir quand je fus reconduit en compagnie de Paloc, à la 32ème ; cette deuxième journée d'interrogatoire m'avait complètement anéanti. Je ne pus répondre à aucun des signes que ce dernier essayait de me faire dans l'auto afin d'obtenir quelques renseignements sur mon compte. Avant de rentrer dans la cellule, je réussis cependant sans être vu, à lui passer un des morceaux de sucre reçus de N…

Harassé de fatigue, j'avalai quelques gorgées de soupe et après quelques phrases pleines de sympathie et d'amitié échangées avec mes camarades, je me préparai à l'interrogatoire du lendemain que je prévoyais tout aussi pénible que les précédents.

Ma nuit fut mauvaise, et comme je ne pouvais dormir, je priai.

Au matin, le soldat allemand vint me chercher pour m'emmener aux Rosiers. Après une attente assez longue, le jeune officier de la Gestapo qui avait servi d'interprète aux interrogatoires me conduisit au troisième étage de la maison. Là, il me fit entrer dans une petite chambre où se trouvait une table et une machine à écrire. Sortant ensuite son revolver et me regardant avec une haine qui se manifestait dans ses yeux, ses traits et le son de sa voix.

- Voulez-vous, oui ou non, dire la vérité ?
Après l'interrogatoire de la veille qui avait été si dur, j'avais décidé de ne plus répondre. Il fit alors entrer les autres officiers composant le tribunal et, comme la veille, je subis pendant plusieurs heures leurs interrogatoires et leurs injures.

Je gardai le silence le plus absolu, sauf lorsqu'il s'agissait de questions n'ayant aucun rapports avec la Résistance. L'interprète, assis en face de moi, jouait avec son revolver, et le braquait volontairement dans ma direction. Soutenu par une évidente grâce divine, je gardai une sérénité parfaite qui énervait mes juges.

J'avais cependant l'impression de me trouver au milieu d'un groupe de démons tant ces visages haineux étaient défigurés par le désir de me perdre.

Rivoire ne parut pas à cette séance - autant que je puisse me le rappeler.

Les policiers ne purent tirer aucune conclusion de leur interrogatoire et me firent conduire à nouveau dans la salle d'attente du rez-de-chaussée. Epuisé par les mauvais traitements et surtout par la faim, car depuis trois jours, je n'avais absorbé que les quelques gorgées de soupe gardée par mes camarades, je m'affalai dans un des fauteuils qui se trouvaient dans cette salle. Je restai là, à demi somnolent, sans bien me rendre compte de ce qui se passait autour de moi. Mes gardiens me croyant endormi, ne prêtèrent aucune attention à ma présence. Je pus entendre la déposition faite dans la salle voisine et concernant la Résistance. Le détenu questionné donnait des détails sur les maquis, et les dépôts d'armes de la région Languedoc. Il était aussi question du comte de Chambrun et de l'abbé Levet. Ce dernier, fut-il signalé, avait abrité un maquis durant plusieurs jours à Saint-Guilhem-le-Désert.

D'autres noms dont j'ai perdu le souvenir furent prononcés au cours de cette déposition. J'entendis l'officier de la Gestapo dire : " Continuez, c'est intéressant tout ce que vous nous racontez là. "

J'essayai de tendre l'oreille afin de rien perdre de ces réponses. Le silence se fit : on venait d'inviter le détenu à écrire ses déclarations. Quelques instants après, je pouvai entendre son appel d'identité, ce qui me permit dans la suite de dissiper certaines accusations portées contre le camarade Paloc.

- Je m'appelle Euséby, déclarait le détenu.

- Ce n'est pas un nom, répondait l'officier de la Gestapo.

- Mais si, c'est mon véritable nom.

Cela me suffisait ; Euséby se trouvait dans la cellule à côté de la mienne, avec Paloc et deux autres détenus. Je me proposai de les informer le soir en rentrant de la conduite de ce triste individu afin qu'ils surveillent leurs conversations. Mais je ne devais plus revoir cette cellule ni aucun de mes camarades jusqu'à mon départ pour Compiègne.

Vers onze heures du soir (je n'avais encore pris aucune nourriture depuis la veille), on vint me chercher dans la salle d'attente. L'interprète qui avait procédé à mon interrogatoire m'appuya brusquement son revolver dans le dos : " Allez, cria-t-il, filez devant et au moindre écart je tire. "

J'étais bien incapable de fuir, je pouvais à peine me tenir debout et marcher. Un autre détenu que je ne reconnus pas tout de suite, et qui n'était autre qu'Euzéby, monta avec moi dans l'auto qui nous reconduisit à la 32ème. En arrivant, une grande surprise m'attendait : après délibération avec mon interprète qui semblait vouloir s'occuper spécialement de moi, le gardien de la prison, au lieu de me ramener à la cellule du premier étage où j'aurais été heureux de retrouver mes camarades, me conduisit au rez-de-chaussée au cachot n° 13, d'où l'on fit sortir Baumel, secrétaire général de la Mairie de Montpellier.

Je devais y rester trente-trois jours.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie