IV. LE CACHOT

15 mars…

Mon cachot était une étroite cellule de trois mètres de long sur un mètre de large. Assis sur le bord de mon lit, mes genoux touchaient le mur d'en face. Une meurtrière donnait un jour à peine suffisant pour éclairer la pièce, et cela aux heures les plus favorables de la journée, de midi à deux ou trois heures de l'après-midi. Sans vitres, cette ouverture, que je ne pouvais pas atteindre même en montant sur mon lit, établissait un courant d'air avec une imposte grillagée qui se trouvait au fond de la cellule. Un châlit, un escabeau, une poubelle dans un coin en guise de W.C. c'était tout l'ameublement.

Le cachot était fermé par une énorme porte de fer au milieu de laquelle se trouvait un judas permettant au gardien de surveiller mon attitude. Une lampe électrique qui éclairait en même temps ma cellule et le passage se trouvait dans l'imposte et n'était allumée que le matin au réveil ou la nuit par le soldat de garde. Ce cachot n° 13 était contigu à la cabine téléphonique. J'étais le seul Français au milieu de tous les Allemands qui occupaient les autres cellules ou cachots du rez-de-chaussée.

C'est là que le mercredi soir, huit jours après mon arrestation, je fus enfermé. J e ne devais en sortir qu'au moment de mon départ pour Compiègne. En entendant la porte se refermer sur moi je poussai un soupir de soulagement et sans avoir le courage de me déshabiller, je me jetai sur le lit, recru d'épuisement. Prêt à tout, je me confiai à Dieu, m'abandonnant complètement à sa volonté.

Eveillé, le lendemain matin, par la sentinelle qui vint frapper à ma porte, je me conformai au règlement de toutes les autres cellules, pour le lever comme pour le manger, comme aussi pour le nettoyage et le balayage de la pièce.

Comprenant que ce séjour pouvait durer longtemps, car j'étais décidé à garder le silence, j'organisai aussitôt mes journées afin de les rendre les plus salutaires possibles, et afin d'éviter surtout cet envahissement d'idées noires que la solitude du cachot ne manque pas de provoquer chez les isolés.

Le matin, après m'être habillé, je faisais ma prière : offrande de ma journée à Dieu. Ensuite après le café, je célébrai spirituellement la Sainte Messe en récitant les prières que je savais par cœur et en méditant chacune des parties du Sacrifice. J'avais pris comme sujet, et au moyen de sanctification, l'examen de conscience sur un commandement de Dieu et de l'Eglise, sur les péchés capitaux et sur les devoirs d'état. Chaque jour, au Confiteor, je choisissais un de ces sujets et faisais porter cet examen sur ma vie aussi loin que ma mémoire pouvait m'être fidèle. A l'Offertoire j'offrais à Dieu le résultat de cet examen avec les résolutions pratiques pour le présent et l'avenir. Le Memento des vivants, le Memento des morts, le Pater, me donnaient l'occasion de prier en union avec tous ceux qui souffraient de mon arrestation, tous mes paroissiens, parents et amis, avec l'Eglise militante tout entière, et aussi avec ceux qui, ayant déjà répondu à l'appel de Dieu dans l'au-delà, devaient intercéder pour moi qu'ils aimaient.

Que ce temps passé en compagnie des vivants et des morts m'a été d'un précieux réconfort dans ces heures tragiques ! Jamais je n'ai autant senti combien l'amour du Christ pouvait unir des êtres chers et combien cette union dans l'épreuve pouvait sauver celui qui souffre. Ma messe s'achevait par une communion spirituelle. Je trouvais un contact si intime avec le Christ que la joie que j'en retirais dépassait souvent celle même de mes communions eucharistiques. Rien, en effet, ne me séparait plus de Lui. Toutes préoccupations terrestres et humaines ayant disparu, c'était l'intimité parfaite, au point que la présence d'un enfant de chœur l'aurait me semble-t-il, diminuée ou atténuée. Je terminais par une action de grâces qui se prolongeait ensuite, durant la journée, par la récitation de trois rosaires.

Cette méditation des mystères du rosaire m'apporta la révélation merveilleuse de cette mine immense de sujets variés et jamais épuisés. Durant trente-trois jours, sans jamais me lasser, et trois fois par jour sur le même sujet, je trouvais là le plus sur moyen d'union avec Dieu et la Vierge Marie.

Ces joies furent pour moi un soutien et une consolation dans l'isolement et dans l'abandon total où j'étais.

J'achevais ma soirée par un chapelet pour les âmes du purgatoire, en particulier pour mes parents. L'union avec mes chers défunts n'a jamais été aussi intime que dans cette prison. Je puis dire qu'à certaines heures j'ai senti leur présence m'envelopper et me soutenir contre les angoisses et les tentations de découragements qui, malgré tout, m'assaillaient.

A ces prières, je donnais toujours une intention qui stimulait la ferveur de ma méditation : ma sanctification personnelle, l'offrande purifiée de ma vie, le regret et la contrition de tout un passé peut-être insuffisamment généreux. C'est là que je me suis rendu compte de tout ce qu'il nous a donné, et du peu de correspondance que son attente et ses grâces trouvent en nous.

Je n'oubliai pas non plus les grandes intentions de l'Eglise, de notre pays, de ces âmes que Dieu m'avaient confiées, de tous mes parents angoissés qui gravissaient ce calvaire avec moi, de tous mes amis. Toutes ces intentions, tous ces motifs, étaient pour moi un encouragement à un don plus complet, à l'acceptation généreuse de tout ce que Dieu voulait.

Ces journées de prières laisseront un souvenir ineffaçable dans ma vie de prêtre. Ce cachot était devenu un sanctuaire où Dieu me réservait des joies que je ne devais plus goûter ailleurs. Là m'attendaient aussi des souffrances et des angoisses qui, même aux heures les plus terribles de ma captivité, et Dieu sait si quelques-unes le furent, n'arrivèrent jamais plus à cette intensité.

Ces journées se passèrent ainsi dans une alternative de joie et de crainte ; crainte surtout de nouveaux interrogatoires, constamment avivée par les appels nombreux des Allemands dans les cachots, par des sonneries du téléphone tout près de ma cellule et, surtout par les interventions des gardiens qui, à toute heure de la journée et de la nuit, ouvraient le judas. Ceux-ci prenaient plaisir à augmenter encore notre anxiété en faisant jouer la serrure de la porte, en agitant un trousseau de clefs ou en soulevant brusquement l'énorme loquet qui grinçait comme une voix éraillée. Tout cela ajouté à l'atmosphère viciée de la cellule, à la fatigue et aussi peut-être aux restrictions volontaires que je m'étais imposées en raison du carême, provoquèrent en moi une profonde dépression physique, un déséquilibre qui me causa d'incroyables souffrances morales.

Jusqu'au début de la semaine sainte, j'avais espéré en une délivrance prochaine, mon arrestation n'étant basé sur aucun motif précis si ce n'est l'accusation de Rivoire que j'avais nié. Aucun nouvel interrogatoire n'était intervenu depuis plusieurs jours et je pensai que mon affaire pouvait s'arranger. Cependant, dès le début de la semaine sainte, je commençais à m'habituer à cette idée que mon séjour pouvait se prolonger et, peut-être, même se terminer tragiquement. Je ne voyais pas comment, mais j'avais l'impression que Dieu me demandait le sacrifice de ma vie. Je l'avais fait, et désormais je précisai encore cette offrande.

La semaine sainte fut donc l'occasion pour moi d'une union à Dieu aussi totale que je le pouvais. J'essayais, en multipliant mes efforts, de vivre en contact avec la passion douloureuse du Christ. Et je pus achever cette semaine par une immense confiance, par un complet abandon à la volonté de Dieu, dans les joies de la Résurrection, le jour de Pâques.

J'entendis ce matin-là sonner les cloches de toutes les églises. J'essayais de reconnaître celle de Sainte Bernadette, ma paroisse : chaque battement me faisait vibrer d'une douloureuse émotion. Je n'avais pas versé une larme jusqu'à ce jour, j'allais durant les jours suivants en connaître l'amertume et le prix.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie