V. HALLUCINATIONS

9-17 avril 1944.

Le soir de Pâques, je me couchai brisé par les émotions de cette journée et je ne tardais pas à m'endormir. Voici que vers le milieu de la nuit je fus éveillé par des cris stridents que je crus venir de la cour, à côté de mon cachot. Il me semblait qu'on amenait en cellule une jeune fille qui résistait violemment aux soldats et poussait des appels désespérés mêlés de hoquets et de sanglots. Je me dressai sur mon lit, j'écoutai et, au fur et en mesure une angoisse terrible me saisissait. Ces cris, ces appels me parurent être ceux d'une de mes nièces qu'on arrêtait et conduisait en prison.

C'est ainsi que commencèrent des hallucinations effroyables qui me torturèrent moralement pendant trois jours.

J'assistai par l'imagination à la mort des miens. Je les entendais souffrir et m'appeler, douloureusement impuissant à leur porter secours.

Après deux jours d'indicibles souffrances au cours desquels je m'étais forgé la conviction que les miens avaient été atrocement assassinés dans la prison, je me trouvais un matin aux écoutes, debout sur le bord de mon lit pour essayer d'atteindre au soupirail afin de mieux saisir les appels d'une foule que je croyais rassemblée devant la prison.

Epuisé, je tombai en sanglotant sur le lit et c'est là que me trouva le gardien chargé de me faire exécuter ma toilette du matin.

Toute la journée, je crus entendre un remue-ménage inusité que je m'acharnais à interpréter dans le sens de mon obsession.

Le soir enfin, à bout de forces, je tombai anéanti sur le sol.

Le soldat qui venait me porter mon casse-croûte alla chercher le gardien chef de la prison. Celui-ci, après avoir écouté le récit que je lui fis des faits qui s'étaient, croyais-je, passés à mes côtés, essaya de m'en prouver l'invraisemblance.

- Tout cela, me dit-il enfin, vous vient d'être resté trop longtemps dans le cachot.

Il me fit sortir quelques instants et m'assura qu'il allait s'informer auprès de la Gestapo.

- Il n'était, me dit-il, que le gardien et ne pouvai rien pour moi.

Il revint au bout d'un moment.

- Votre cas n'est pas grave, m'assura-t-il, la Gestapo me téléphone que si vous consentez à parler vous êtes assuré de la liberté : quant à tout ce qui se rapporte à la mort et aux tortures des vôtres, ce n'est qu'une hallucination due à votre séjour en cellule. Vous n'êtes d'ailleurs pas le premier à éprouver de tels accidents.

Il me remit deux cachets :

- Prenez cela avant de vous coucher et demain il ne restera plus rien de toutes ces idées.

Aimablement, il me proposa même de me mettre dans une autre cellule avec deux camarades. Persuadé qu'on voulait m'éloigner de ce cachot, je refusai. Bien entendu, le soir, je jetai aussi dans la poubelle les deux cachets que je croyais destinés à m'empoisonner ou du moins à m'empêcher de saisir tout ce qui se passait dans la prison.

Trois nuits sans sommeil et sans nourriture avaient fait de moi une loque humaine.

A genoux, je suppliais Dieu d'avoir pitié de moi. Je sentais ma raison sombrer, je lui demandai de me prendre et de ne pas prolonger davantage mon agonie. Puis, je continuai à prier pour tous les miens.

Tout à coup, la porte s'ouvrit.

- Raus… Allez vite.

Je regardai le gardien n'ayant même pas le courage de me lever.

- Raus… répéta-t-il.

Comme un condamné à mort, épuisé par ce que j'avais enduré, je suivis le gardien.

Menottes aux mains, je fus conduit aux Rosiers. Là, je subis aussitôt les assauts des officiers de la Gestapo. D'abord avec douceur, ensuite avec violence et brutalité, ils me sommèrent de dire tout ce que je savais.

- Parlez me dit l'un d'eux, dites-nous la vérité et ce soir vous serez libre.

Quand j'eus fini de faire le récit des faits et des atrocités que j'avais cru voir dans la prison :

- C'est tout ce que vous avez à raconter, ces histoires de fous ?

Devant mon silence, il me reconduisit à la salle d'attente et dans l'escalier, en descendant, il me regarda avec une pitié méchante et puis s'écria avec ironie :

- Oui, ce soir vous serez libre.

Hélas ! quelques instants après on vint me chercher pour me conduire en prison.

Je commençai à comprendre que j'avais été le jouet d'une hallucination quand au lieu de me libérer, le chef de la Gestapo fit signe qu'on me ramène dans mon cachot. Ce qu'on fit sans aucun ménagement et même avec une brutalité marquée.

La porte refermée sur moi, j'eus une crise de désespoir. Tout était bien fini et de plus, j'avais peut-être compromis les miens avec mes élucubrations sur leur prétendu assassinat. Toute la nuit se passa dans une fièvre terrible. Je revivais toutes les scènes déjà mentionnées avec plus d'acuité encore. Le délire dut d'emparer de moi car le lendemain le chef de la prison me déclara :

- Si vous continuez à mener untel vacarme et à crier comme la nuit précédente, je serai obligé de vous enfermer dans un cachot encore plus sombre et plus isolé.

Cependant, voyant l'état de prostration dans lequel j'étais, il ajouta :

- Qu'avez-vous ? Etes-vous malade ? Je lui fit signe en mettant ma main sur ma tête.

- Médecin-major, lui dis-je.

Je me sentais faiblir de plus en plus.

Je restai donc étendu sur mon grabat toute la journée. Le soir, le gardien vint me faire lever.

- Major ! cria-t-il.

Tout nu, malgré le froid et mon état de dépression, je fus examiné dans le corridor, le major ayant refusé de pénétré dans mon cachot. Après quelques questions posées en allemand auxquelles le gardien répondit, le major m'examina sommairement sans même me toucher, de peur sans doute de se contaminer.

Il me réexpédia ensuite dans ma cellule sans explications. Un soldat allemand me porta alors deux cachets en me faisant comprendre qu'il me fallait les avaler. Ils rejoignirent dans la poubelle ceux de la veille. Résigné, puisque tout paraissait fini désormais, je n'avais qu'à me préparer à mourir dans ce cachot .

Cet acte d'abandon à la volonté de Dieu et d'acceptation de la mort me remplit d'un grand calme. La fatigue et l'émotion l'emportant, je m'endormis d'un profond sommeil. Le lendemain, la garde avait été changé et le nouveau soldat, ignorant non état de santé, m'obligea de force à me lever, à procéder au nettoyage du cachot et à faire ma toilette.

Je me traînai comme je pus sous les coups de cette brute et m'affalai au retour sur mon grabat.

Cette journée du dimanche fut très calme. Je pris conscience de l'affreuse semaine que je venais de vivre et tout en étant dans l'appréhension la plus grande au sujet des miens, j'étais heureux du dénouement de cette épreuve.

Toute la journée, très abattu sans doute, mais bien conscient maintenant de l'état dans lequel je me trouvais, je remerciai Dieu de m'avoir jugé digne de souffrir ainsi et surtout de m'avoir soutenu dans l'épreuve que je venais de subir.

Je commençai dès le soir une neuvaine à la Vierge afin qu'elle m'aide maternellement à sortir de ma situation tragique.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie