VI. DEPART POUR COMPIEGNE

18 avril.

J'entrevoyais déjà avec joie mon départ pour Compiègne ou l'Allemagne car je ne pouvais absolument plus supporter le cachot et les interrogatoires de la Gestapo. Mon désir allait être exaucé.

Le lundi soir, en effet, l'infirmier vint me prendre dans la prison et je fus soumis à une visite médicale, purement symbolique d'ailleurs. Quelques instants après, un officier de la Gestapo s'informait si j'avais chez moi un costume civil. Je répondis non.

- C'est bien, me dit-il, on vous trouvera ce qu'il vous faut ici.

Le soir même on me portait un costume avec l'ordre de le revêtir aussitôt.

C'est avec un serrement de cœur que je quittai ma soutane. J'étais dépouillé de tout ce qui, extérieurement pouvait indiquer mon sacerdoce.

Comme je prévoyais un départ pour le lendemain, je me couchai de très bonne heure. Pour parer à toute éventualité, j'avais déjà fait, avec ma serviette un paquet des quelques provisions que j'avais reçues de la Croix-Rouge ou de mes parents.

Dès le lendemain matin, le va-et-vient dans la prison annonça quelque chose d'anormal. La porte de mon cachot s'ouvrit bientôt avec fracas et un des officiers de la Gestapo entra en trombe. Après m'avoir examiné un moment de silence :

- Dites-donc, il vous va bien ce costume, trop bien… allons, quittez-moi ça.

Quelques minutes après, il revenait avec un pantalon de velours marron usé et déchiré, trop étroit à la taille, et aux jambes trop courtes pour moi.

- Ça suffit pour vous, me dit-il, sale curé… On vous aura tous, vous aussi, comme les juifs !

En même temps, il me jeta un gilet noir. Comme je gardai mes bas :

- Quittez ces bas aussi, ça sent le curé.

Sans un mot j'obéis, essayant d'accepter chrétiennement et d'un cœur libre la souffrance de ces humiliations.

A peine habillé, je fus conduit dans une vaste salle où se trouvaient déjà plusieurs détenus avec lesquels je fis connaissance. Paloc était du nombre.

Peu après, un camion bâché nous emportait au nombre de 13, dix hommes et trois femmes, à Narbonne où nous devions prendre le train. Nos geôliers voulaient éviter toute manifestation et laisser le public et nos parents dans l'ignorance de notre départ. Personne ne pouvait donc savoir ce que nous étions devenus, ce qui explique les bruits qui ont circulé ensuite sur notre compte.

Malgré toute la peine que j'avais à quitter Montpellier et à m'éloigner de tous les miens, une sérénité très douce remplaçait mes craintes. C'en était fini des tortures, des interrogatoires, du cachot, et de ces hallucinations qui pour moi étaient pires que la mort. Je partais pour l'esclavage, le bagne, mais tout pour le moment, même l'avenir le plus sombre, me paraissait agréable au regard de ce que je venais de souffrir dans cette prison. Et dans la détresse bien réelle cependant, où nous étions encore, je remerciai Dieu de m'avoir exaucé et de m'avoir tiré de cet enfer.

Dans la voiture qui nous emportait vers Compiègne, s'établit bientôt entre nous tous une grande fraternité.

Chacun était heureux d'avoir échappé à la mort ; en effet si la Gestapo avait découvert le véritable travail accompli clandestinement par tous ceux qui se trouvaient là, il est probable que nous n'aurions pas évité le peloton d'exécution.

Au sortir de ce cauchemar, et malgré quelques appréhensions, nous partions avec joie vers Compiègne.

En route nous essayâmes sans trop de succès de faire parvenir quelques mots à nos familles.

Arrivés à Narbonne, on nous mit les menottes, deux à deux, sauf aux femmes. Nous devions les garder ainsi pendant deux jours, jusqu'à notre arrivée à destination. Le voyage fut très pénible. Les menottes, au moindre mouvement, se coinçaient et entraient dans nos poignets au point de les tuméfier. Attachés avec Paloc, nous pûmes cependant prier ensemble. Dans cette épreuve, je sentais que l'amitié de Paloc devenait plus forte pour moi. Je comprenais que mon devoir était de le soutenir, il allait bientôt en avoir besoin.

Après un voyage bien fatigant qui dura toute une nuit, nous arrivâmes à Paris. La Croix-Rouge nous ravitailla avec beaucoup de générosité et d'affectueuse sympathie.

L'infirmière de service qui connaissait bien notre situation nous fit comprendre, tout en nous servant à boire qu'elle pouvait informer nos familles de notre sort. Dans le quart qu'elle nous tendait, nous glissâmes nos adresses. Quand elle sut que j'étais prêtre :

- Pauvre monsieur l'Abbé, à quel état ils vous ont réduit, dit-elle, bon courage, on priera pour vous.

Ces quelques mots recueillis ainsi au hasard du voyage et les attentions de tous mes camarades du convoi contribuèrent à adoucir ma peine.

C'était d'ailleurs avec joie et fierté que nous portions nos chaînes. Aux yeux de certains de nos compatriotes elles nous faisaient passer pour des bandits, mais pour nous elles étaient le signe et la rançon de ce témoignage pour la Vérité et la Liberté que quelques Français avaient voulu porter.

De Paris dans le car qui nous emportait d'une gare à l'autre, je pus griffonner quelques mots sur un papier et faire savoir ainsi à ma famille mon départ pour Compiègne. Jetée par la portière, cette lettre, je le vis, fut recueillie par un petit garçon qui jouait devant l'autobus. Ce gamin avait l'air au courant de son affaire ; j'appris par la suite, que ce mot était parvenu à destination. Brave petit gosse de Paris ! Alors que tant de Français tremblaient et refusaient de s'exposer, un enfant accomplissait, sous les yeux des Allemands, un devoir qui pouvait lui coûter la vie. Et il avait l'avait fait avec ce rire et cet entrain du gavroche parisien qui brave tous les dangers.

Notre voyage sur Compiègne se poursuivit sans autre incident. Nous eûmes seulement sur le parcours le spectacle des gares de triage complètement anéanties par les bombardements alliés. La délivrance de notre pays ne pouvait donc pas tarder, pensions-nous. Elle devait, hélas, se faire attendre encore plus d'un an.

Nous arrivâmes à Compiègne très fatigués ; nos poignets, enflés sous la pression des menottes, augmentaient nos souffrances et une fièvre ardente nous dévorait. La traversée de Compiègne fut un supplice. Le soldat qui nous accompagnait fut obligé d'appeler le gardien qui m'enleva les menottes ; je pus alors, en ralentissant ma marche, suivre la colonne sans trop de difficulté.

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De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie