VII. ROYALLIEU

 

20 avril 1944

Royalieu, le camp de Compiègne, se trouvait à trois kilomètres environ de la gare. Que de Français ont franchi cette distance dans des conditions aussi pénibles que les nôtres pour rejoindre le camp ou pour le quitter en partant vers l'exil ; qui saura combien d'entre eux sont tombés victimes de " l'ordre nouveau " nazi ?

Dès que nous fûmes entrés dans le camp, les formalités commencèrent. Après l'appel nominal nous recevions un petit jeton de fer sur lequel se trouvait un numéro. Désormais nous avions perdu notre identité, et nous n'étions plus, pour les S.S. qu'un matricule à l'appel duquel nous devions répondre. Notre vie et notre mort devenaient anonymes.

Ces formalités remplies nous étions affectés à un bloc. J'échouai au bloc A, chambre 5. Quelle fut ma joie de retrouver là un groupe de confrères, prêtres ou religieux, arrêtés dans tous les coins de France. Un certain nombre d'entre eux logeaient à l'aumônerie, les autres n'avaient pas voulu se séparer de leur groupe de résistants afin de continuer à les soutenir de leur présence.

C'étaient l'enthousiasme et la joie, nous allions nous mettre à l'œuvre pour répondre à l'appel de toutes ces âmes angoissées. Après un mois ou deux de cellule et de cachot, la plupart éprouvait le besoin intense d'une vie plus belle, plus généreuse et fraternelle ; les mesquineries, les petitesses, tout avait disparu. C'est au grand large, duc in altum, que le Christ nous voulait, c'est là que la pêche allait être miraculeuse : " Désormais, vous serez pêcheurs d'hommes ".

Quelques instants après, je retrouvai Audigé, ce cher camarade, perdu depuis la cellule de la 32ème. Avec une affection toute fraternelle, je l'embrassai et nous rejoignîmes le groupe de Montpellier, composé de la plupart des résistants de la Mairie et de la Préfecture : Vincent Badie, Combarnous, Baumel, Duviol, Bouniol, Hoüel, Molinier, Delpont, etc.

Tous étaient là, heureux de se retrouver et de manifester leur joie. Ils étaient déjà marqués de cette empreinte de calme et de force qui caractérisait le camp de Compiègne au sortir des autres prisons allemandes. Nous avions tant souffert dans les cachots, subis tant d'épuisants interrogatoires, que nous avions peine encore à nous délivrer d'une étouffante obsession d'effroi. Mais ici c'était le repos, l'amitié, la paix après l'orage des jours précédents.

Ma joie fut grande de pouvoir célébrer la Messe. Avec quelle piété et quel enthousiasme je la préparai. Mais il était dit que nos haineux gardiens ne nous laisseraient aucun bonheur sans y jeter le trouble. A l'offertoire, la chapelle fut envahie par quatre S.S.

- Haut les mains !

Et la fouille commença. Quelques détenus avaient, paraît-il, donné des lettres à un soldat allemand, de garde à la chapelle, pour les expédier. Ce dernier avait été pris. On venait donc à l'improviste s'assurer si les détenus qui assistaient aux offices avaient des lettres sur eux. Tout le monde fut fouillé, même les trois prêtres dont j'étais, qui célébraient déjà la messe. Mais les détenus n'en étaient pas à leurs débuts. Beaucoup de lettres furent avalées, d'autres mises sous les planches de l'autel ou dans les semelles des souliers. Un sac entier de morceaux de papier déchiré fut recueilli par les S.S. preuve que le facteur clandestin allemand devait chaque jour transporter un courrier considérable.

La messe put se poursuivre mais désormais la chapelle ne devait être ouverte qu'une demi-heure chaque matin et fermée ensuite.

Durant les jours qui suivirent, nous fîmes une mise au point de notre action dans une amitié et une fraternité rayonnantes. Confidences reçues, consciences renouvelées et libérées, que d'orientations nouvelles vers un idéal plus chrétien de charité et d'amour ! Dans la Résistance, la souffrance, l'exil, le pardon était coude à coude avec ses ouvriers, le militant de parti politique avec ses adversaires d'hier, tous oubliaient des divisions souvent sans fondement et ils cherchaient les uns les autres, dans des cercles d'étude appropriés, les moyens de réaliser une union plus étroite et plus forte.

Tous les courants politiques et toutes les classes sociales, unis pour un but commun, fraternisaient avec un enthousiasme que les difficultés de la vie de camp n'arrivaient pas à émousser. Je ne devais pas profiter longtemps de ce séjour.

Une semaine après mon arrivée, vers une heure de la huit, un appel de numéros était fait dans toutes les baraques. Ceux qui étaient désignés devaient se trouver à quatre heures du matin dans la cour. Avec angoisse, j'entendis mon matricule, le seul du bloc. Je priai tout le reste de la nuit.

A quatre heures je me trouvai au lieu de rassemblement. Malgré la nuit, je pus me rendre compte que nous étions en nombre assez important. J'eus la joie de me retrouver avec un groupe de nos militants, accompagnés de l'abbé Coutteret, curé de Bouffar dans le Doubs, avec lequel nous collaborâmes amicalement. Notre convoi devait, paraît-il, se rendre à Paris pour déblayer les rues et les gares atteintes par les derniers bombardements.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

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Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie