VIII. PARIS : LE FORT DE L'EST

 

1 - 15 mai.

Pour ce travail, nous ne devions au début rester qu'une journée à Paris, or notre séjour se prolongea durant deux semaines. Il ne s'agissait pas de rue ou de maisons à déblayer, mais bien de bombes de 500 à 1.000 kilos non éclatées qu'il fallait déterrer dans les gares et les entrepôts. Nous étions des condamnés à mort.

A la fin de la journée nous fûmes conduits au fort de l'Est et logés dans la poudrière. cette salle voûtée, sans air, sans ouverture, nous étions couchés sur un peu de paille, entassé les uns sur les autres. Nous ne tardâmes pas à être envahis par la vermine.

Malgré tout, le séjour au fort fournit à la plupart d'entre nous, l'occasion de nouer des amitiés solides qui durèrent jusqu'à la fin de notre captivité. Celles-ci furent pour certains même un appui essentiel pour résister aux souffrances des mois suivants. Un " radio-crochet " fut un jour organisé sous la direction de ce jeune et ardent Ernest Dezati, originaire comme moi de Millau qui devait me suivre à Neuemgamme et que je devais retrouver mourant de faim au camp de Ludwigschultz à la veille de la libération, le 27 mai 1945.

Notre gaîté, notre exubérance étonnaient ces pauvres " Frits " qui, eux, ils nous l'avouaient déjà n'avaient qu'une préoccupation : se procurer des vêtements civils pour le jour de la débâcle.

Nos journées se passaient à déterrer des bombes. Nous faisions notre possible pour partie en équipe d'amitié afin de mieux nous soutenir et nous aider dans ce travail aussi pénible que dangereux. Les bombes avaient pénétré à cinq ou six mètres de profondeur et leur extraction exigeait de nous, pour la plupart des intellectuels et fonctionnaires, un effort physique considérable.

Sur le chantier des gares ou dans les rues de Paris, les cheminots et les civils ne manquaient aucune occasion de nous manifester leur sympathie et de nous aider matériellement. L'abbé Coutteret et moi-même, tous deux en soutane (j'avais pu en trouver une à Compiègne), étions très remarqués. Les gens s'expliquaient mal qu'on nous ait arrêtés et condamnés à ces besognes. Avec le sourire, nous répondions à leurs questions :

- Que voulez-vous, on est des terroristes !

Je dois citer surtout ce cheminot qui, durant tout notre séjour à Paris, fit l'impossible pour de pas nous perdre de vue. Chaque jour, il s'informait de l'endroit où " travaillaient " les " deux curés " car on ne nous envoyait pas au même endroit. Il nous apportait, pour que nous les distribuions aux camarades, provisions, cigarettes et argent des souscriptions organisées sur le chantier auprès d'autres cheminots.

Un jour, nous le vîmes arriver, portant comme d'habitude ses musettes pleines et de plus une valise :

- J'ai eu de la peine à vous trouver, nous dit-il, j'aurais été ennuyé de ne pas vous voir car je vous porte quelque chose qui vous fera plaisir. J'avais averti hier le curé de la paroisse à côté et il m'a envoyé à l'aumônerie des prisonniers. Voilà ce qu'on m'a donné pour vous. Je suis sûr que cela vous fera plaisir.

Avec quelques vêtements, il nous remettait une chapelle portative.

- Vous savez, moi, je suis communiste, mais je sais que vous apprécierez cela (il nous montrait la valise) plus que les provisions et les cigarettes.

Et il s'en alla avant que nous ayons pu les remercier, heureux de nous avoir fait plaisir à nous, prêtres détenus, privés d'une liberté que nous aurions employée comme lui, à semer paix et bonheur.

Le soir, nous annonçâmes que, grâce à un camarade cheminot, nous allions pouvoir célébrer la Sainte Messe. Sans vouloir froisser les opinions de personne, nous voulions donner à cette cérémonie le sens qu'elle devait avoir : un geste de communauté et de fraternité.

J'expliquai à tous en quelques mots le but que nous voulions atteindre. Je fis appel en même temps à leur sentiment de la solidarité ; c'était pour tous nos camarades détenus, pour ceux qui avaient déjà payé de leur vie, et pour nos familles que cette prière de supplication allait monter. Bien entendu, dis-je, personne n'était obligé de s'unir à nous, nous demandions simplement qu'on veuille bien faire silence pendant quelques instants de la célébration de cette Messe.

Ces explications mirent tout le monde à l'aise et ce fut dans un recueillement complet que ce dimanche, à quatre heures de l'après-midi, la messe fut célébrée dans la poudrière du fort de l'Est.

Quatre-vingts de nos camarades reçurent le Christ, quelques-uns pour la première fois, depuis la première communion de leur enfance.

Notre séjour à Paris permit encore à quelques-uns d'entre nous d'écrire à leur famille : j'eus cette possibilité par l'intermédiaire d'un cheminot. D'autres, plus heureux, usant de tous les moyens que les cheminots mettaient à notre disposition, purent s'évader. Ces moyens, nous aurions pu nous aussi les employer avec l'abbé Coutteret, mais il nous parut que notre devoir était de rester là, au milieu des autres prisonniers, pour parler à tous aux heures dures de Celui qui comme eux, pour un idéal d'amour et de liberté, avait souffert et était mort. Le Christ, lui aussi arrêté et emprisonné était seul en effet à pouvoir maintenant les consoler et les sauver.

Notre présence, nous en sentîmes encore davantage la nécessité, lorsque le 1er mai 1944, encadrés par quatre soldats allemands en armes, nous fûmes obligés de traverser à pied une partie de la capitale pour aller déterrer une bombe au garage des autobus.

C'est là, que nous, disciples et ministres du Christ, emprisonnés pour avoir défendu selon l'Evangile la liberté et la justice, nous avons pu voir sur les murs de Paris, ces affiches d'une allocution du maréchal Pétain :

" L'Allemagne… dernier rempart de la civilisation chrétienne… "

Dérision que les Parisiens, goguenards, ne manquaient pas de souligner en montrant du doigt notre cortège.

Malgré les quelques avantages que nous pouvions y avoir, le séjour à Paris devenait intolérable à cause de la fatigue, du danger et du manque total d'hygiène dans le fort. La privation d'eau, d'air et de linge causa une invasion de poux. Plusieurs d'entre nous étaient déjà malades. Nous n'avions qu'un désir, revenir à Compiègne.

Aussi quand le commandant du fort nous annonça le départ pour le lendemain, ce fut un enthousiasme indescriptible. Je ne puis cependant oublier la réflexion d'un vieil ouvrier qui devait en savoir long sur les Allemands :

- Monsieur l'abbé, souvenez-vous de ce que vous ai dis aujourd'hui, nous regretterons le fort de l'Est.

Je devais le retrouver plus tard à Neuemgamme. Tous deux alors avions déjà perdu beaucoup de forces. Il me rappela le fort de l'Est :

- C'était le bon temps, me dit-il.

Et en effet, en comparaison de l'enfer de Neuemgamme, c'était vrai.

Nous partîmes donc le lundi 15 mai pour rejoindre Compiègne. Notre dernière préoccupation fut d'essayer, avant notre départ, de faire parvenir des nouvelles à nos parents. Chacun s'ingénia du mieux qu'il put et notre dernière soirée se passa à écrire avec des moyens de fortune.

Je pus faire une longue lettre dans laquelle je racontais aux miens mon séjour à Paris et où j'exprimais ma confiance entière dans les plans de Dieu sur moi. Afin de dépister les soupçons et les détourner de ma sœur et surtout de ma nièce Paulette, j'adressai cette lettre à Pignan chez mon frère. Elle ne devait jamais arriver : le lendemain, nous fûmes fouillés et je dus comme d'ailleurs plusieurs de mes camarades, avaler par petits morceaux tous les feuillets de ma lettre pour ne pas être pris.

suite

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie