IX. RETOUR A COMPIEGNE

 

16 mai.

Le train nous emporta vers Compiègne. En arrivant au camp, nous apprîmes qu'un départ avait eu lieu en notre absence. Beaucoup de nos amis de Montpellier avaient été désignés pour ce convoi : Audigé, Houel, Bouniol, Molinier, et bien d'autres dont plusieurs ne devaient plus rentrer en France. Un autre départ devait avoir lieu le lendemain, mais les détenus venant de Paris ne devaient pas figurer sur la liste, nous allions pouvoir nous reposer quelques jours.

L'appel des partants commença dès le matin suivant. Comme elle était pénible cette attente d'une demi-journée à écouter les noms de ceux qui allaient faire partie d'un nouveau convoi. Jusqu'au dernier moment un retard s'accompagne pour le détenu de l'espoir de ne jamais partir et de celui d'une prochaine délivrance. Mais la liste s'allonge toujours et voici que toute illusion disparaît. Plus de doute, le numéro a été appelé et le nom y correspond bien. Désormais il faut en toute hâte se préparer.

C'est ainsi que nous vîmes partir tous nos compagnons de la 32ème à Montpellier. Cependant, une surprise nous était réservée : la veille du départ de ce convoi, nous vîmes arriver de nouveaux camarades de Montpellier : Tuzé que je n'avais pas revu depuis mon internement au cachot. Ribes mon paroissien pour qui j'avais été trente-trois jours au secret à cause de mon refus de révéler son nom, Chapert, dit Gignac, l'ardent militant de la Résistance qui devint pour moi en quelques jours un véritable ami, Chauvet, Balp, Galabrun, Beauquier, etc… tous heureux de se regrouper et de vivre encore, après des jours si durs, dans l'amitié retrouvée de la 32ème.

Le départ du convoi de Calas, Paloc, Pic, Robert et d'autres amis débuta le lendemain par la mise en séquestre au camp C. De tous ces détenus, nous ne devions plus revoir que quelques bien rares rescapés.

Nous passâmes encore une semaine à Compiègne. Ces quelques jours m'apportèrent de grandes joies surnaturelles et me permirent de prendre contact un grand nombre d'âmes. Tout entier à notre œuvre d'apostolat avec l'abbé Coutteret et l'abbé Riou, de Viviers, nous organisâmes des réunions de formation et de vie chrétienne. Nous sentions combien tous ces hommes étaient avides de connaître, et aussi de vivre cet idéal incarné dans les catholiques, prêtres ou laïcs, et les autres chrétiens de la Résistance présents au camp.

Grâce à Vincent Badie, député de l'Hérault, chef du bâtiment 8, je pus être logé dans la chambre 5 avec Guy de Moustier, son père le marquis de Moustier, député du Doubs, qui devait mourir en Allemagne, et un lieutenant de vaisseau. Nous formions une petite communauté bien sympathique. Cette chambrée nous donnait l'avantage de pouvoir célébrer la messe tous les jours, à n'importe quelle heure, et d'y inviter des amis. C'est ainsi que tous les Montpelliérains purent y assister plusieurs fois et prièrent ensemble pour la France, leur famille et tous les amis laissés là-bas dans notre cher " Clapas ".

De cette période de ma captivité, je garde en tant que prêtre un souvenir bien cher. C'est là que j'ai revêtu cette soutane procurée par l'aumônier. J'ai retrouvé là cette sérénité et cette joie sacerdotale qui me donnaient confiance dans la mission que je remplissais et que nous aurions surtout à remplir demain en Allemagne ou en France si Dieu voulait notre retour. Là aussi se nouèrent de belles amitiés avec Audigé, Paloc, Bouniol, Galo, Houel, Molinier, etc.

Grâce à ma présence je pus parvenir à dissiper les soupçons portés contre Paloc. Ce dernier était en effet accusé par ses camarades d'avoir sous les coups, livré à la Gestapo des noms de résistants. Ils avaient décidé de le mettre en quarantaine. Ayant les confidences des uns et des autres, j'apportai mon témoignage qui rétablit la vérité.

Je racontai en effet la scène de l'interrogatoire que j'avais entendu aux " Rosiers " et les déclarations faites cet Euzéby qui n'était , nous devions le savoir plus tard, qu'un agent de la Gestapo.

A la suite de ces explications tout s'arrangea. Le soir, nous clôturâmes cet incident par un petit repas fourni par les rares colis. Duviol, Bouniol, Audigé, Paloc et aussi Galo y prirent part.

C'est dans cette circonstance que j'eus la joie de ce contact et des conversations ultérieures où se fonda notre amitié un souvenir inoubliable. Cette nature droite, généreuse, entière m'avait frappé.

J'appris plus tard sa mort survenue presque à la veille de la Libération, ce fut pour moi à mon retour une très grande peine.

A Compiègne enfin, je fis la connaissance plus amplement avec Chapert (Gignac), exemple parfait du " chic type " de la Résistance. Pendant plus de deux mois à la 32ème, il avait aidé tous ces camarades à communiquer entre eux en signalant de sa cellule, où il était enchaîné pieds et mains immobilisés, le départ ou la présence de la sentinelle dans le corridor. De lui, je veux surtout retenir le geste qu'il eut un soir : mis en cellule avec Tuzé, il s'était lié avec lui d'une grande amitié et tous deux se confiaient leurs projets pour les lendemains de la libération. Bien entendu, j'étais compris dans ces plans : il s'agissait entre autre chose, de s'occuper des nombreux orphelins que la Résistance allait avoir par la disparition de ses meilleurs militants.

Ces conversations aboutissaient toujours aux résolutions généreuses. Tuzé les puisait lui, dans sa force chrétienne et dans son idéal religieux : Chapert suivait son ami mais il n'avait pas la foi.

Un soir donc, la Gestapo , qui voyait en Tuzé un des résistants les plus redoutables de la région l'avait passablement " soigné " dans un interrogatoire, celui-ci ne put, comme il en l'avait l'habitude, faire sa prière auprès de son grabat avant de se coucher. Affaissé sur sa paillasse où le gardien venait de le pousser, il répondait à peine aux questions de son compagnon. Alors Chapert, faisant appel à son amitié et aussi sans doute à sa foi endormie, se mit à genoux à la place de son ami et fit monter pour lui la prière de fraternité chrétienne.

Et quand je demandais plus tard à Chapert :

- Mais qu'est-ce que tu lui as dit au Bon Dieu ?

- Oh, je ne sais pas, me dit-il, mais je crois que je l'ai un peu engueulé…

Chapert quitta à son tour Compiègne pour l'Allemagne. En partant, il me remit une image de prisonnier : La Vierge aux chaînes sur laquelle il avait écrit ces mots : A mon ami, Parguel, celui qui n'a pas encore la foi, mais qui est en chemin. …………………………………………………………………………………………………………… Compiègne est resté pour moi cette oasis au milieu des horreurs de mes quatorze moi de captivité.

Mais l'heure du départ devait bientôt sonner pour nous aussi. Après plusieurs ordres et contre-ordres, au milieu même des appels notre numéro fut enfin désigné. Il fallait être prêt. Toute l'équipe montpelliéraine faisait partie du convoi.

L'heure de la fouille arriva. Nous savions, nous prêtres, qu'on ne nous ménageait pas. Aussi, sauf les provisions distribuées pour le voyage, je n'avais rien emporté. Bien m'en prit car je fus mis complètement nu et tous mes effets examinés avec une minutie extraordinaire, jusqu'aux coutures de ma soutane qui furent inspectées. Les prêtres, les officiers et les gendarmes eurent seuls à subir un pareil examen. Décidément, nous étions parmi les plus suspects.

Après cet examen, nous rejoignîmes les baraques du camp C. où nous passâmes deux jours sans cesse rejetés d'un espoir à une déception.

Le mardi suivant, au matin, l'appel, était sonné. L'heure H était arrivée pour nous. Cinq par cinq, rangés dans la cour, comptés et recomptés comme seuls savent le faire les Allemands, nous recevions le pain et le boudin qui correspondaient à la ration de vivre de trois jours de voyage. Un moment après, nous franchissions les portes du camp de Royalieu de Compiègne.

De chaque côté du convoi, les S.S. nous encadraient, un garde pour trois rangées de détenus environ.

suite deuxième partie : sur les chantiers de la mort

De mon presbytère aux bagnes nazis

mémoires d'un prêtre déporté en Allemagne

Abbé Paul Parguel - Chanoine honoraire - Curé de Sainte-Bernadette - Montpellier

 

retour sommaire

Première partie : GESTAPO

I -

Arrestation

II -

Dans la cellule

III -

Aux rosiers

IV -

Le cachot

V -

Hallucinations

VI -

Départ pour Compiègne

VII -

Royallieu

VIII -

Paris : le fort de l'Est

IX -

Retour à Compiègne

 

Deuxième partie : SUR LES CHANTIERS DE LA MORT

I -

Cercueils roulants

II -

L'enfer de Neuemgamme

III -

Le N° 30.445

IV -

"L'Infirmerie"

V -

Les galériens

VI -

Spectacle

VII -

La peine de vivre

VIII -

Un ami de la Résistance

IX -

Témoins du Christ

X -

Le bagne de Shandelah

XI -

Le Kommando de la mort

XII -

Vie spirituelle

XIII -

Frères dans l'adversité

XIV -

Heures sombres

XV -

Nos geôliers

 

Troisième partie : CHEMINS DE LA DELIVRANCE

I -

Une alerte

II -

Espoir, déceptions, projets

III -

"In hoc signo vinces"

IV -

Calvaire de la libération

V -

Rencontres

VI -

La paix du Christ sur les charniers

VII -

Dernière étape

VIII -

Aube de la liberté

IX -

Retour à la vie